Archives de l’auteur : ReneRoussillon

A propos ReneRoussillon

Professeur émérite de psychologie clinique et psychopathologique, psychanalyste, membre formateur de la SPP et du GLP-RA

INTERSUBJECTIVITÉ ET INTER-INTENTIONNALITÉ.

 

Intersub et inter intentionalité 2014

 

INTERSUBJECTIVITÉ ET INTER-INTENTIONNALITÉ.

 

R.Roussillon

 

1-Introduction.

Les idées que je vais proposer constituent une forme d’introduction au concept d’inter-intentionnalité, à l’idée que l’intentionnalité est inter-intentionnalité, qu’elle doit être comprise en fonction de l’exploration de l’intention de l’objet l’autre-sujet considérée comme l’une des problématiques centrale de l’intersubjectivité. Elles se donnent comme une forme de causerie et donc pas dans une trame d’argumentation serrée, le style en sera plutôt pointilliste.

La forme que je propose témoigne d’un état de la question, nous n’en sommes pas, je n’en suis pas, à un point d’avancée tel que la présentation « magistrale » est possible, l’idée d’un chantier n’est pas non plus ad hoc, un chantier suppose des fondations, même si elles sont visibles, il suppose une architecture. Le style pointilliste s’impose du fait qu’il y a à poser ensemble des réflexions éparses, avec l’idée qu’elles introduisent une problématique qui n’est pas encore clairement définissable, dont les fondements ne sont pas encore clairement lisibles. Son thème en sera donc la question de l’inter-intentionnalité comme forme majeure de l’intersubjectivité.

Le concept d’intentionnalité est un concept important de la phénoménologie et il a pris depuis quelques années une certaine valeur chez certains théoriciens des neurosciences, et j’aimerais signaler à ce propos la référence à la très bonne synthèse proposée pas P.Jacob dans le livre qu’il consacre à « L’intentionnalité comme problème de philosophie de l’esprit ».

Ceci pour souligner que le concept des philosophes a commencé à concerner directement les cliniciens à partir du moment où il a fait un retour en force sur la scène de la recherche avec les travaux des cognitivistes en particulier ceux qui sont consacrés à la TOM (Theorie Of Mind) et à l’Empathie (qui se présente comme une capacité à partager l’affect d’un autre-sujet en ayant une représentation de l’intention de celui-ci).

Il peut fournir une plate-forme intéressante pour un dialogue psychanalyse-neurosciences à condition d’y trouver un écho de nos problématiques cliniques, et ceci autour de l’évolution de nos pratiques cliniques et de la métapsychologie. Autrement dit à condition de l’articuler à la question d’une « topique de la subjectivité », voire à une topique de l’entre-je et de l’entre-jeu. La question de l’intention est en effet au cœur de la problématique du sujet, mais peut-être aussi, ce sera la question que je vais engager, au cœur de la rencontre du sujet avec l’autre-sujet, avec un autre-sujet. C’est pourquoi j’ai situé l’inter-intentionnalité comme horizon de ma réflexion.

Mais, pour pouvoir nous être utile, le concept d’intention doit être repris au sein d’une conception du sujet humain qui comporte une vie psychique inconsciente, ce qui ouvre, par exemple à des notions comme celle d’une intentionnalité inconsciente, concept qui heurterait sans doute plus d’un philosophe de l’esprit.

Je propose d’explorer trois points, trois questions qui s’articulent successivement autour de celle du croisement avec la pulsion, de celle des niveaux de complexité de la question de l’intentionnalité enfin de celle de l’inter-intentionnalité.

 

2-Intentionnalité et la pulsion.

L’entrée dans la problématique par la question du concept de pulsion est celle qui, sans doute, est la plus centrale pour situer la place possible de l’intentionnalité dans la métapsychologie.

Il est utile de rappeler en liminaire que, pour ce qui me concerne, j’essaye de souligner depuis plusieurs années que la conception freudienne de la pulsion implique que celle-ci soit considérée non seulement en fonction de la question du plaisir et de la satisfaction, approche la plus classique, non seulement en fonction de son « formant en emprise » (P.Denis), mais aussi de sa valeur « messagère », comme porteur et vecteur des messages intersubjectifs. Cette proposition sera implicite à mon développement.

Pour en venir à Freud il évoque la question de l’intention dans la définition qu’il propose en 1916 du sens. Dans Les leçons d’introduction à la psychanalyse, il énonce : «  Mettons nous une fois de plus d’accord sur ce que nous entendons par sens d’un processus psychique. Rein d’autre que la visée (l’intention dit l’ancienne traduction) qu’il sert et la place qu’il occupe dans une série psychique » (S.Freud OC : XIV p35).

Donc pour Freud sens, visée psychique, donc intention, sont quasi des synonymes. L’intention, la visée, est ici référée au désir, à une certaine forme de désir, le désir actif, celui qui vient du Moi, celui qui témoigne de l’introjection d’une motion pulsionnelle.

D’emblée donc, dès que l’on entame une approche psychanalytique de l’intention, surgit la question de l’intentionnalité inconsciente, du désir inconscient, la visée inconsciente, donc du sens inconscient.

Pulsion et intention ont donc un recouvrement partiel : pas d’intention sans pulsion, mais la pulsion ne produit pas nécessairement de « l’intention », il faut en plus qu’un sujet s’empare de la motion pulsionnelle et la fasse sienne, que ce soit de manière délibérée et consciente ou de manière inconsciente. Ici la question ouvre sur celle des conditions de l’introjection pulsionnelle et celle des conditions de la « conscience » celle-ci.

 

Dans nos relations courantes aux autres sujets, comme dans nos réactions à nos propres actes, nous réagissons à l’intention, au sens, et pas simplement au fait. Ceci dès qu’un espace est laissé entre fait et sens, quand le sens n’est pas rabattu sur le fait (comme dans les processus paranoïaques par exemple). Le fameux « je ne l’ai pas fait exprès » est l’archétype même de l’excuse qui atténue la violence éventuelle du fait ou provoquée par le fait, l’excuse du fait passe par son écart avec l’intention (consciente). Inversement dans la position subjective paranoïaque tout fait est issu d’une intention, il traduit une intention, il n’y a pas de fait « neutre », pas de négatif de l’intention.

 

Pour le clinicien par contre la question présente des niveaux supérieurs de complexité.

Il y a l’intentionnalité fausse, donnée et fausse, mais aussi faussée par effet intersubjectif. On se souvient ainsi du fameux : « Pourquoi me dit-tu que tu vas à Lemberg, pour que je crois que tu vas à Cracovie, alors que tu vas vraiment à Lemberg ?» que Freud évoque dans Le mot d’esprit et son rapport avec l’inconscient de 1905.

Mais il y a aussi l’idée d’une intentionnalité inconsciente, l’idée qu’il y a un niveau inconscient de l’intentionnalité et du sens, que le sens et l’intention ne s’épuisent pas par les raisons avancées.

Et encore l’idée que l’intention de l’autre est peut être énigmatique. Par exemple quand F.Sironi s’interroge sur la complexité des rapports victimes vs bourreaux, elle souligne combien, dans l’élaboration de la psychothérapie des victimes, l’exploration de « l’intention » du bourreau est déterminante, et ceci d’autant plus, par exemple, que celle-ci apparaît comme énigmatique. La plupart des tortures sont, en effet, exercées pour obtenir des « renseignements » … que les tortionnaires ont déjà ! La « logique » de l’intérêt manifeste du tortionnaire est alors battue en brèche, elle ouvre l’énigme de l’intention de celui-ci.

Nombreuses sont les situations cliniques dans lesquelles l’impression que le sujet doit explorer à tout prix l’intention de l’autre s’impose, et ceci même dans la clinique des âges précoces, ce qui nous conduit à évoquer la position des « théoriciens de l’esprit ».

 

Ceux-ci ont le mérite d’avoir ouvert, au sein des sciences cognitives, la question de la représentation – de sa présence et de sa forme -, qu’un sujet pouvait se faire de « l’esprit » d’un autre, de ses « états d’esprit ». La théorie de l’esprit est aussi en conséquence une théorie de la compréhension des intentions de celui-ci. Il s’agit ici bien sûr d’intention délibérée, de l’intention consciente de l’autre-sujet. On se souvient que, par exemple l’une des propositions de certains d’entre eux a été de souligner l’absence d’une telle théorie chez les autistes.

La théorie de l’esprit est explorée, en particulier dans l’enfance, à l’aide de petits dispositifs expérimentaux qui méritent que l’on s’y attarde un peu.

Premer et Winner ont ainsi proposé l’expérience dite de Maxi. Maxi range une tablette de chocolat que sa mère, en son absence change de place. La question alors posée aux enfants observateurs de la scène, est celle de savoir où Maxi va chercher la tablette. Les enfants de trois ans restent centrés sur leur information d’observateur, Maxi va chercher le chocolat là où il est, par contre ceux de cinq ans sont capables d’indiquer une recherche en fonction de l’information supposée de Maxi, ils sont capables de se décentrer. On peut ainsi explorer la représentation que l’enfant se fait de la représentation de l’autre.

Plus tard Baron-Cohen a proposé l’expérience célèbre de Sally et Anne. Sally dépose une bille dans un panier, Anne déplace en l’absence de Sally la bille et la place dans un panier, la question est alors de savoir où Sally à son retour va chercher la bille. Baron-Cohen teste son expérience auprès d’enfant autistes qui dans onze cas sur douze, indiquent qu’elle va chercher la bille là où elle est et non là où elle est supposée croire qu’elle est. Il avance alors l’hypothèse que les enfants autistes n’ont pas de théorie de l’esprit, c’est-à-dire pas de représentation de l’intention de l’autre. Je dirais plus simplement pas de capacité de décentrement et je vais essayer de montrer pourquoi.

 

3-Intentionnalité reconnue et réfléchie, intentionnalité inconsciente.

 

L’expérience, en effet, n’est pas dénuée d’intérêt, mais elle appelle quelques commentaires quand un clinicien se penche sur son déroulement et les conclusions que les théoriciens de la théorie de l’esprit en tirent. On peut remarquer, ce qui ne semble pas troubler les expérimentateurs, que la situation proposée présente des points de complexité, voire de conflictualité potentielle. Par exemple quelle est l’intention de celui qui cache l’objet ? Comment cette question peut-elle interférer avec celle, officielle, de l’expérience ?

L’intention de cacher me conduit ainsi à la question de l’intention cachée, et à celle de l’intention inconsciente.

Rien ne permet d’inférer de cette expérience qu’avant qu’une théorie de l’esprit soit manifeste et donc utilisable dans une telle expérience, il n’y a pas de théorie de l’esprit inconsciente et non repérée comme telle, non réfléchie. Tout à l’inverse, et en particulier la clinique du premier âge, me porte à penser que des très petits enfants, et ceci bien avant l’âge auquel ils sont supposés posséder une théorie de l’esprit, réagissent à l’intention de l’autre, donc à ce qui se joue dans l’esprit de celui-ci, en particulier pour des personnes par eux investies.

J’ai renoncé à prendre des exemples dans le monde des singes et des observations de Premak où une certaine empathie et une identification à l’intention de l’humain se manifeste chez des animaux. Nous y reviendrons à la fin de la réflexion.

Restons en au monde du petit enfant. D.Stern rapporte l’expérience suivante : un enfant de 13 mois observe un homme qui tente de rentrer un tuyau dans une boulle. Le lendemain l’enfant est placé dans la même situation que celle qu’il observait le jour d’avant. Il essaye immédiatement de résoudre le problème auquel l’homme était confronté. Par contre si la tentative n’est pas faite par un humain mais par une machine ou même un « androïde » ou un robot qui ressemble à un humanoïde, l’enfant ne s’intéresse pas au problème le lendemain. Ce à quoi l’enfant a été sensible c’est à l’intention de l’homme, ce à quoi il a pu s’identifier, ce qu’il eu envie d’imiter, c’est à ce qui ainsi caractérise le vivant, les machines n’ont pas d’intention. Ce qui suppose qu’il en ait une certaine représentation, même si celle-ci n’est pas encore réflexive

Mais on peut aussi démontrer que, très tôt, les enfants établissent des stratégies pour explorer l’intention de l’autre. J’emprunte l’exemple suivant à une thérapie effectuée par Winnicott et je propose mes propres commentaires à son observation clinique pas du tout orientée sur les questions qui nous occupent.

L’observation se trouve dans un article de 1945, L’observation des enfants dans une situation établie » (In Psychanalyse et Pédiatrie). Winnicott raconte comment il traite une petite fille de 13mois qui souffre d’insomnie, a cessé tout jeu et présente des convulsions régulières à la suite d’une gastro-entérite infectieuse quelques mois plus tôt.

Winnicott va traiter cette petite fille en trois séances de 20 mn sur trois jours. Il serait hors de propos d’essayer d’analyser l’ensemble de la situation présentée, ni de se pencher sur les ressorts profonds de l’action thérapeutique, je veux simplement mettre l’accent sur une particularité du traitement. La petite fille a besoin de mordre trois fois Winnicott dans le cours du traitement, elle a aussi besoin de jeter la spatule qu’il lui tend à une autre séance, trois fois aussi. Ma question est la suivante, pourquoi trois fois, pourquoi trois fois au moins car cela suffit dans la dynamique des séances pour passer à autre chose et faire cesser la répétition ?

Dans la première séance, la petite fille est assise hurlante sur les genoux de Winnicott qui remarque un « mouvement furtif » de celle-ci pour lui mordre le doigt. Il se laisse mordre par trois fois. C’est la « logique » de cette répétition sur laquelle je souhaite me pencher.

La première morsure peut avoir pris l’objet par surprise, elle exprime un mouvement pulsionnel, mais ne renseigne aucunement sur la réaction de l’objet autre-sujet, sur son intention donc, son « état d’esprit ». Il faut donc mordre l’objet une seconde fois pour vérifier qu’il se laisse mordre sans retrait ni rétorsion, donc explorer son intentionnalité, le sens du fait qu’il a restitué la spatule. Ce n’est que lorsque cette vérification a pu avoir lieu que la troisième morsure prend toute sa valeur : celle de mordre l’objet en sachant que cette morsure est acceptée par l’objet ! C’est-à-dire en connaissance de cause, en connaissance de l’intention de l’objet, ou plutôt de l’absence d’intention de rétorsion ou de retrait, donc de son acceptation du mouvement pulsionnel de l’enfant. S’il faut trois morsures c’est pour pouvoir explorer l’esprit de l’objet, son « intention », dans une dialectique de l’exploration de celle-ci donc. Et pourtant à cet âge, il n’y a pas de théorie de l’esprit repérée, pas de théorie cognitive de l’esprit selon les théoriciens de la théorie de l’esprit. On se souviendra aussi, à propos de ces logiques inter-intentionnelles, du célèbre « problème des prisonniers » que J.Lacan a en son temps superbement décrit et analysé.

G.Bateson a exploré la catégorie psychique du jeu à partir des transactions que portent certains comportements qui transmettent le message « jouons nous ? », ou encore « ceci est-il un jeu ?». On peut donc aussi analyser la séquence de la petite patiente de Winnicott à partir de la question de l’exploration de cette question « est-ce un jeu », ou mieux encore « est-ce que ceci peut devenir un jeu ? », les « réponses » de Winnicott seraient alors à évaluer à l’aulne de cette question implicite, potentielle, dans la morsure ou le jeter de la spatule. Mais on peut aussi penser que les réponses de Winnicott permettent à la petite fille de « découvrir » que son intention cachée, inconsciente, potentielle, était de jouer. Nous ajoutons donc l’idée qu’il peut y avoir une intention « potentielle » qui ne devient intention effective que si certaines conditions intersubjectives sont réunies.

C’est aussi, dans le monde des origines de la subjectivité, à partir de la réponse de l’autre-sujet que le sujet explore et découvre ses propres intentions. On imagine bien sûr le risque de malentendu qu’une telle nécessité comporte, le risque de « mal répondu », de mal dit, de « malédiction ».

C’est ce que R.Fairbairn par exemple explore dans la clinique de ce que j’ai nommé en 1991 « le paradoxe de l’amour destructeur ». Un enfant de moins d’un an a un élan vers sa mère, celle-ci réagit à celui-ci par un mouvement de recul. Il attaque alors sa mère qui se voit ainsi confirmer son interprétation première, celle qui motivait son recul, l’enfant « veut » lui faire mal, etc. L’enfant s’identifie à l’intention que l’autre lui prête, il « découvre » son intention supposée à partir de la réponse de l’autre-sujet. La dialectique intersubjective est une dialectique de l’inter-intentionnalité, c’est au niveau des intentions supposées que s’établissent les échanges.

Ces considérations nous conduisent alors, a contrario, à la conception de « l’amour impitoyable » que Winnicott propose. Dans la conception que Winnicott nous propose, il souligne que l’enfant doit pouvoir ne pas tenir compte de l’objet dans l’expression de ses élans pulsionnels. La pulsion première serait « sans égards » pour l’objet, aurait besoin d’être sans égards pour l’objet, pour être introjectable.

D’une certaine manière la position de Winnicott serait alors celle d’un registre premier où la question de l’intention de l’autre-sujet serait suspendue, où elle n’aurait pas à être prise en compte.

Mais les données cliniques ne sont pas incompatibles avec une interprétation un peu différente. Celle du fait que le bébé serait en quête d’un objet dont l’intention est d’effacer ses propres besoins, peut-être même sa propre intentionnalité, ses désirs propres, pour se mettre au service des besoins du bébé. Ceci pourrait définir l’exploration de la « position maternelle » de l’objet. Il cherche un objet qui a envie « d’être mère » du bébé qu’il est. Dès lors le dialogue de l’amour impitoyable serait le suivant « veux-tu être une mère pour moi ? », ou encore « que ta réponse à mon amour impitoyable me dise ce que c’est qu’être une mère pour moi ».

Les recherches actuelles de Béatrice BeBee sur les modalités de la communication précoce nous enseignent que ce que l’on appelle les « interactions » précoces ne sont pas des « interactions ». Selon le modèle de « l’interaction », l’action de l’autre répond à l’action de l’un et ainsi de suite, chacun à son tour. Or ce que montre Bebee est que cette conception est approximative, et qu’en réalité les deux protagonistes parcourent tous les deux une séquence interactive d’emblée programmée, une séquence qui met en scène un « scénario » déjà établi, qu’ils jouent chacun leur partition d’un scénario déjà écrit.

La réponse de l’un et celle de l’autre sont évaluées à l’aulne d’un programme préalable. Pour comprendre comment cela se passe, on peut penser à un « échange » entre deux boxeurs. Si le second boxeur attend que le coup du premier parte pour commencer à l’éviter, il n’a pas le temps de l’éviter et reçoit le coup. L’expérience montre qu’il commence à éviter le coup avant qu’il ne parte. Il est « anticipé », mais il n’est « anticipable » que parce qu’il appartient à une séquence préalablement « définie ». Pas de manière consciente bien sûr.

De telles expériences portent sur les micros séquences temporelles, et bien sûr il y a la question de l’enchaînement des séquences, et éventuellement des macro-séquences qui concernent l’enchaînement des séquences, voire leur viol éventuel. Une collègue avec qui je lisais cet article de BeBee, se demandait si cela n’expliquait pas ce que son observation de supervision lui enseignait. Après une séance de supervision, il n’est pas rare de voir un effet quasi magique de celle-ci : dès le début de la séance suivante avec l’enfant l’interaction a changée, et ceci apparemment avant même que le clinicien n’aie eu le temps de transmettre à l’enfant le fruit de sa séance de supervision. Comme si c’était bien dès le début de la séquence que les choses se passaient, et qu’une séquence ou une autre était mise en acte.

Tout ceci appelle des recherches complémentaires, mais effectuées à l’aide de ces nouveaux paradigmes.

 

4-Problèmes d’inter-intentionnalité.

Pour terminer cette présentation des jalons que je propose pour introduire le concept d’inter-intentionnalité, je voudrais vous soumettre comment apparaissent quelques problèmes d’inter-intentionnalité. Certains d’entre eux ont déjà été rapidement évoqués passim dans mes remarques précédentes.

Tout d’abord une proposition : « l’intention est ce qui représente un sujet pour un autre sujet ». L’intention ne se pense bien que dans l’entre je, que dans l’inter-intentionnalité, l’intention de l’un vise l’intention de l’autre. Ce qui ouvre deux grandes questions.

La première est que l’intention de l’un vise toujours aussi, mais pas exclusivement bien sûr, c’est-à-dire entre autre, à explorer l’intention de l’autre. Une de ses dimensions est l’exploration de l’intention de l’autre, par la représentation de laquelle elle se détermine. Autrement l’intention de soi dépend aussi de la réponse de l’autre à l’intention de soi, y compris au niveau de la « connaissance » de l’intention de soi, de la « reconnaissance » de l’intention de soi.

La seconde est qu’un des grands problèmes est celui de savoir comment transmettre son intentionnalité propre, et ceci en particulier dans les situations limites et extrêmes.

Deux exemples pour faire saisir les questions ainsi impliquées.

Si l’on veut « dompter » ou mieux apprivoiser les dauphins il faut arriver à les convaincre que l’on n’a pas de mauvaises intentions à leur égard.

Voici comment les « dresseurs » de dauphins procèdent.

Les dauphins sont des animaux attachants qui ont pris place dans le bestiaire favori des enfants depuis le fameux Flipper, cependant ce sont des animaux capables de vous trancher le bras d’un coup de mâchoire, celles-ci sont en effet munies de rangées de dents acérées et très dangereuses.

Les « dresseurs » de dauphins placent une partie de leur anatomie dans la gueule du dauphin, par exemple leur bras. Le dauphin exerce une pression de ses dents tranchantes sur le bras du dresseur, il fait sentir qu’il peut trancher celui-ci. Celui-ci ne doit pas retirer le bras. Le dauphin ne « mord » pas alors vraiment le bras ainsi offert. Puis il se retourne alors et offre à son tour son ventre, la partie la plus vulnérable de son corps, au dresseur. Celui-ci doit alors placer sa main sur le ventre et, à son tour exercer une pression sensible sur le ventre de l’animal.

Ainsi chacun a-t-il put transmettre son « intention » amicale à l’autre, au sein d’un dialogue corporel, seul langage possible entre un homme et un animal. Le passage par une situation limite, voire extrême, dans laquelle chacun se présente sans défense à l’autre et accepte de courir le risque d’une grave atteinte, voire de mettre sa vie en péril, est nécessaire à une transmission de l’intention qui entraîne la conviction de celui à qui elle s’adresse.

Autre exemple dont les films de Western nous donnent de nombreuses formes. Typiquement la situation se présente de la manière suivante. Les tuniques bleues et les indiens, à la suite d’une série de malentendus liées aux écarts culturels et aux écarts de langages, vont s’affronter et s’entre détruire, il est possible aussi que les un et les autres, les uns ou les autres aient été manipulés par quelque trafiquants d’armes ou d’alcool. Il est clair que les indiens vont être défaits et que le chef des tuniques bleues est relativement obtus. L’éclaireur, généralement un blanc élevé chez les indiens ou dans leur proximité ou encore métis de blanc et d’indiens, donc un homme de « double culture » déchiré entre deux appartenances, est conscient du massacre inutile qui se prépare. Il décide de tenter une dernière ambassade auprès des indiens pour éviter la guerre.

Les indiens sont réfugiés dans la montagne, et on ne peut atteindre leur camp qu’en acceptant de s’engager, au péril de sa vie, dans l’escalade de celle-ci. Le moment crucial est celui où il se présente, sans défense et sans armes dans les premiers contreforts du territoire indien, où il entre donc « dans la gueule du loup ». Là quelque sauvage impétueux pourrait s’aviser de lui décocher immédiatement une flèche meurtrière. Typiquement la menace est là, elle se fait sentir, ce qui fait partie de la stratégie d’exploration de la nature de ses intentions, mais ne se concrétise pas, les guetteurs s’aperçoivent qu’il vient effectivement sans défense, s’emparent de lui et le conduisent auprès des chefs indiens.

L’éclaireur, dans la mesure où il a risqué sans vie « sans défense et sans arme » est alors considéré comme n’ayant pas « la langue fourchue ». La mise en péril de sa vie entraîne la conviction des indiens sur ses bonnes intentions, mais surtout sur le fait qu’il dit vrai, c’est-à-dire qu’il y a coïncidence entre son intention affirmée et son intention effective. Ce n’est que par la mise en péril de sa vie, que par le passage par la « situation-limite », que se révèle sa bonne foi, qu’il peut arriver à convaincre de celle-ci. Ce n’est que par cette forme de langage de l’acte, de langage « en » acte, qu’il peut entraîner la conviction.

Les malentendus éventuels peuvent alors être levés, et les conditions d’un dialogue rétablies.

 

Je terminerais sur une dernière remarque pour en revenir à nos problématiques cliniques. Toute proportion gardée une telle situation est analogue à celle à laquelle les cliniciens sont souvent confrontés quand il s’agit de convaincre certains sujets affecté de problématiques narcissiques-identitaires, que les traumas dont ils ont été affecté par le passé ne vont pas se reproduire s’ils acceptent de lever leurs défenses au sein de la situation thérapeutique.

La question souvent fondamentale en début de cure, ou dans tout mouvement crucial de la cure dans lequel il y a besoin d’une refondation de l’espace analysant, est celle de l’intention profonde, et au-delà du manifeste, du clinicien. Cette exploration est cruciale car c’est celle qui engage la possibilité de remettre en chantier les zones blessées de soi, elle est tellement cruciale qu’elle nécessite que le sujet prenne une série de précaution quant à la nature profonde des intentions du clinicien.

Dans De l’angoisse à la méthode, sans doute l’un des livres majeurs de G Devereux, celui-ci avance une proposition fondamentale pour les méthodologies en sciences humaines : « l’observé observe l’observateur ». Ce qui signifie que le sujet humain explore celui qui l’observe et l’explore, et qu’il l’explore par les messages qu’il lui adresse. Nous n’observons jamais un autre-sujet nous observons les messages qu’il nous adresse et qui eux mêmes nous « observent », observent ce que nous allons en faire, c.-à-d. observent nos intentions.

Il en va ainsi dans les cures de psychothérapies psychanalytiques et sans doute même dans toutes les psychothérapies, l’analysé « analyse » l’analyste ou le clinicien, il l’explore, il a besoin de l’explorer pour mesure précisément le degré réel de « sécurité » de la situation. Et il a besoin de mesurer le degré de sécurité de la situation pour savoir jusqu’où il peut relâcher certains mécanismes de contrôle et de défense, pour savoir jusqu’où il peut laisser revenir à la surface psychique les zones blessées de son histoire, jusqu’où il peut remettre en chantier les « solutions » historiquement mises en place pour pallier aux effets traumatiques de certaines de ses expériences passées. Je pense que l’on ne donne pas assez de place dans l’analyse du processus thérapeutique et dans son évaluation à ces processus qui se déroulent à bas bruits, à l’insu des deux protagonistes, en toute inconscience mais sont pourtant assez décisifs pour évaluer ce qui a pu être remis en jeu et au travail et ce qui est resté hors analyse.

 

Bibliographie

 

BARON-COHEN S.

(1991), « The Theory of Mind Deficit in Autism : How Specific Is It ? », British Journal of Developmental Psychology, n° 9, p. 301-314.

(1995), La Cécité mentale. Un Essai sur l’autisme et la théorie de l’esprit, trad. fr., Grenoble, PUG.

 

BATESON. G.,

(1977), Vers une écologie de l’esprit, Paris,Seuil.

 

DENIS P.

(1992), Emprise et théorie des pulsions.

         Revue Française de Psychanalyse, 1992, 1297-1423; PUF.

 

 

DEVEREUX G.

De l’angoisse à la méthode

 

FAIRBAIRN R

(1940) Les facteurs schizoïdes dans la personnalité , Nouvelle Revue de Psychanalyse, N°10, 1974, 35-55, NRF.

 

FREUD S.

(1905), Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Gallimard.

(1916) Les leçons d’introduction à la psychanalyse. OC : XIV PUF.

 

JACOB.P

(2004).« L’intentionnalité comme problème de philosophie de l’esprit ». Odile Jacob.

 

PREMACK D., WOODRUFF G.

(1978), « Does the Chimpanzee have a « Theroy of Mind » ? », Behavioral and Brain Science, n °4, p. 515-526.

 

 

SIRONI.F

(1999) Bourreaux et victimes : Psychologie de la torture. Odile Jacob.

 

 

STERN.D

(2002) La temporalité comme sixième sens in Clinique psychanalytique de la sensorialité sous la direction d’Alberto Konicheckis (Auteur), Myriam Boubli, Dunod Paris

 

 

WINNICOTT.D.W.

(1945), L’observation des enfants dans une situation établie » (In (1958), De la pédiatrie à la psychanalyse, trad. fr., Paris, Payot, 1976.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Freud et Winnicott :TRANSITIONNALITE ET REFLEXIVITE

AMPPEA 07 T

AMPPEA TOULOUSE 29-09-07

 

 

TRANSITIONNALITE ET REFLEXIVITE

  1. ROUSSILLON

 

 

La pensée de Winnicott est maintenant bien connue des cliniciens français, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit complètement digérée par ceux-ci, en particulier pour ce qui concerne certaines conséquences de sa pensée dans la pratique des cures.

Winnicott, contrairement à M.Klein par exemple, ou J.Lacan, n’a pas fondé d’école et n’a pas de « représentants officiels » chargés de promouvoir et transmettre la quintessence de sa pensée, voir l’interprétation juste de celle-ci. Pourtant son oeuvre a néanmoins une influence considérable, même si elle est souvent diffuse, elle opère ce que J.L.Donnet a pu nommer « une coupure épistémologique invisible », et qu’il faut comprendre comme une forme de révolution sans évolution apparente. Qu’on ne s’y trompe pas, et l’on s’y trompe souvent, les conséquences pratiques de ses propositions sont tout à fait considérables et c’est bien là où, souvent, le bât blesse, car celles-ci ne sont pas toujours tirées ni même perçues. D’une certaine manière après Winnicott on ne peut plus tout à fait pratiquer de la même manière, mais beaucoup ne s’en sont pas encore rendu compte et continuent de penser qu’il suffit d’ajouter quelques concepts issus de sa pensée au trousseau des « clés pour la pratique » pour être quitte de ce que nous lui devons.

Je vais essayer, à l’inverse et sans me prétendre « Winnicottien », – quel sens cela aurait-il, sa pensée n’est-elle pas précisément à l’opposée de tout phénomène d’école ?-, de montrer comment le concept de transitionnalité et la conception qu’il nous propose du rôle de miroir de la mère dans la « conversation primitive » du bébé avec son environnement, infléchissent assez profondément notre conception du travail clinique.

Mais pour cela il est bon de repartir de l’héritage freudien et des questions et repères qu’il nous lègue.

 

Articulation S.Freud-D.W.Winnicott.

         L’histoire de l’évolution de la métapsychologie de Freud est inséparable de l’histoire de la rencontre des butées cliniques sur lesquelles elle achoppe. Celles qui sont à l’origine du fameux « tournant de 1920 » sont bien connues, la mélancolie tout d’abord, puis la perversion et ses formes masochiste et fétichiste, la psychose enfin, remettent en question l’organisation de la première topique, ou plutôt d’une première forme de la métapsychologie, celle qui est fondée sur le primat du principe du plaisir.

On s’avise moins de manière aussi nette d’une évolution non moins significative des enjeux du travail psychanalytique. Car les paradigmes avec lesquels celui-ci est pensé évoluent aussi comme en témoigne l’évolution des formulations. Le terme de « prise conscience » est progressivement remplacé, ou voit s’ajouter aux enjeux qu’il profile la notion de « devenir conscient » (1923) qui suppose, elle, que certains contenus psychiques soient transformés pour devenir conscients et que la seule levée du refoulement ne suffit plus pour penser l’enjeu de la cure. Plus tard encore (1932) Freud va en plus évoquer la question d’un travail d’appropriation subjective – ou de subjectivation si l’on préfère -, dont la célèbre formule « Wo Es war soll ich werden » forme l’emblème. Certains contemporains, J.L.Donnet en particulier, mais je le suis entièrement sur ce point, prolongent même cette formulation en ajoutant le travail de subjectivation du surmoi au seul « Ich » évoqué par Freud, ce qui m’a fait proposer l’évolution suivante du prescriptif de Freud « Wo Es und Uber-Ich waren soll Ich werden ».

La pensée de Freud se présente comme un véritable processus de théorisation, toujours plus ou moins en mouvement, toujours en train de tenter de s’ajuster au plus près des difficultés rencontrées dans la clinique, en particulier à partir de 1915 dans celles des formes d’expression des souffrances narcissiques-identitaires comme je les nomme.

Il n’est donc pas très étonnant non plus que, jusqu’à la fin de sa vie, Freud ait ouvert de nouvelles questions à l’exploration psychanalytique. En particulier dans les années 1937-39 on en voit fleurir un certain nombre qu’il nous laisse en héritage mais qu’il a le mérite d’avoir néanmoins assez clairement indiqué et sur lesquelles il porte notre attention. Ce sont celles dont je souhaite partir pour penser leur articulation avec la pensée de Winnicott.

Dans « Constructions en analyse » Freud introduit deux propositions que je souhaite relever : d’une part il revient implicitement sur ses énoncés antérieurs (1915, 1924) dans lesquels perception et hallucination apparaissaient comme incompatibles, il évoque en effet la présence d’hallucinations se glissant dans la perception pour donner à celle-ci une qualité particulière, « excessivement claire », d’autre part il fait du délire et de l’hallucination qui l’accompagne un mode de retour, de « réminiscence », d’expériences précoces datant « d’avant l’apparition du langage verbal » précise-t-il.

Dans les petites notes qu’il nous laisse de son dernier séjour à Londres, il revient sur la question des expériences précoces pour souligner qu’elles semblent maintenir leur effet de manière plus durable que les plus tardives, et avance une explication à ce fait en soulignant que cela provient « de la faiblesse de la synthèse » caractéristique des premiers temps de la vie.

On sent ainsi chez lui un intérêt pour les expériences précoces, motivé par l’importance de celles-ci et leur impact sur tout le développement psychique, il trace une ligne de démarcation entre les expériences du sujet marquées par l’absence de langage verbal et celles qui ont pu être inscrites dans celui-ci, il indique un mode de retour spécifique des expériences au-delà du langage verbal. J’ajoute au passage qu’il propose de fonder le traitement de la psychose, et sans doute au-delà des pathologies narcissiques-identitaires sur le fait de reconnaître le « noyau de vérité » contenu dans le délire et la symptomatologie.

Dans Analyse terminée et analyse interminable il fait le lien avec la réaction thérapeutique négative et repère dans « le roc de la féminité » un point de butée essentiel de l’analyse.

En 1926, dans Inhibition, Symptôme, Angoisse, il avait ajouté à la résistance du moi, repérée depuis 1914, deux nouvelles formes de résistances, celle du surmoi, sur laquelle il reviendra à la fin de « Malaise dans la culture », et la résistance du Ça. C’est manifestement de cette dernière dont il s’agit dans les différents points que j’ai relevés plus haut.

Comment comprendre, dès lors cette « résistance du Ça » ? Il semble que la pente de la conception de Freud de ce qu’il nomme en 1923 « la matière première psychique » est de considérer qu’elle se caractérise par une hyper-complexité liée au fait qu’elle est à la fois multi-sensori-perceptive, multi-pulsionnelle, qu’elle mêle le moi et le non-moi. Partant elle ne peut être saisie immédiatement, elle va devoir se déployer, se décondenser, se transférer sur des objets (animisme infantile) pour être appréhendable.

Nous saisissons alors une première articulation avec la pensée de Winnicott, ce travail de décondensation passe par la fonction « miroir primitif » de l’objet, il suppose que la réalité psychique première, la matière première psychique soit reflétée par l’objet, que celui-ci soit introduit entre soi et soi. L’ombre de l’objet tombe sur la naissance de la psyché, sur sa reconnaissance première, s’introduit alors la question des conditions de la réflexivité première et de ses développements futurs. Et, à la différence des sexes et des générations déjà bien balisées par la réflexion théorique et clinique, vient s’ajouter le travail de différenciation moi/non-moi et avec lui la question de l’enveloppe du moi et celle, fortement articulée à la première, de la limite.

La nécessité de l’objet une fois reconnue c’est la question de l’inévitable séduction par l’objet qui va devoir aussi être pensée et être mise au centre. Freud commencera à en définir la forme première à partir des soins maternels. C’est aussi ce qui permet de comprendre que la question de l’appropriation subjective va devenir le nouveau paradigme de la cure, il s’agit de perlaborer l’inévitable séduction primaire exercée par l’objet pour « devenir soi » indépendamment du miroir de l’objet. Là où le sujet était d’emblée donné, dans une forme de transparence du sujet à lui-même s’introduit un point d’opacité et de difficulté lié à l’action de l’objet et aux effets de celle-ci sur son organisation psychique. On ne peut comprendre l’heuristique du concept de transitionnalité sans l’articuler à cette problématique. La transitionnalité prend fondamentalement son sens comme condition de l’appropriation subjective de l’expérience vécue et de sa paradoxalité.

Avec la conception de l’Œdipe Freud avait cerné les conditions de définition de l’identité humaine, avec la transitionnalité Winnicott rend pensable celles de sa possible appropriation subjective.

 

Le trouvé/crée première révolution invisible.

         Sur le fond de ce que nous venons de rappeler nous allons maintenant essayer de préciser plus la nature de ce que Winnicott apporte aux questions soulevées vers la fin de sa vie par Freud.

Le premier point qu’il faut évoquer concerne la question des processus en trouvé/crée, c’est une contribution essentielle à la question de la différenciation moi/non-moi, ou plutôt à ce qui apparaît comme l’un de ses préalables. Nous avons vu déjà que Freud, dans Construction en analyse, commençait à admettre la possibilité qu’une hallucination puisse venir se loger dans la perception et que donc perception et hallucination n’étaient pas en antagonisme. Nous retrouvons cette idée au cœur de la conception de Winnicott et des processus dits en trouvé/crée. Ceux-ci résultent de la combinaison d’un processus hallucinatoire qui se déclenche, selon l‘auteur, quand la tension pulsionnelle monte, et qui vient s’intriquer à la perception du sein que la mère, quand elle est suffisamment adaptée à sa tâche de mère, présente au bébé « au bon moment et au bon endroit », là ou précisément celui-ci venait de créé hallucinatoirement le sein. Winnicott souligne l’importance de ce processus dans la mesure où il permet de transformer l’hallucination du sein en une illusion d’autosatisfaction, le sein halluciné est en effet en même temps perçu, et l’illusion ne porte plus sur la question de la présence ou de l’absence du sein mais sur le vécu subjectif de l’infans. Notons tout de suite ce que nous reprendrons pas la suite, que, dans ce processus, le sein, le sein perçu, celui qui est présenté par la mère, apparaît comme le « miroir » du sein halluciné, le processus en trouvé/crée apparaît comme un cas particulier de la fonction miroir de la mère que nous allons décrire par la suite.

Mais avant cela nous devons proposer quelques remarques destinées à mettre en valeur les conséquences de l’hypothèse de Winnicott.

         Tout d’abord Winnicott propose une conception de la construction du lien premier et d’un temps de rencontre entre mère et bébé organisé par la création d’un objet commun, d’une illusion de réunion, dont l’objet transitionnel mais plus généralement les processus transitionnels, seront les symboles ou les représentants. Avant toute différenciation Winnicott place un premier temps d’union, un premier temps de construction d’une zone commune d’expérience. Là où la pensée psychanalytique traditionnelle originait le processus dans la séparation et la différenciation, Winnicott introduit un temps supplémentaire, un temps préalable, celui de la construction du lien, celui de la rencontre celui d’un effet de présence. La présence n’est pas une donne première, le lien premier n’est pas d’emblée acquis, l’une et l’autre se construisent et cette construction peut échouer, le sein peut ne pas être trouvé/crée, l‘environnement peut empiéter sur l’espace psychique du bébé et contraindre celui-ci à une alternative paradoxale et désintégrative soit le sein est crée et alors il n’est pas trouvé, soit il est trouvé et alors il n’est pas crée, dans les deux cas son appropriation subjective fait problème.

Le lien premier n’est pas une donne de base sur laquelle le clinicien peut tranquillement s’appuyer, il doit être construit, il résulte d’un processus et il n’est qu’à observer les aléas des premiers liens mère bébé pour se persuader des difficultés et aléas que cette construction peut rencontrer. Dès lors il ne faut plus penser que la question de l’absence et de la séparation est la question centrale de la psychopathologie et de la souffrance humaine, c’est le couple et la dialectique présence/absence qui doit passer au centre.

Notons au passage dans cette période précoce de construction de la subjectivité le bébé vit des états internes variés et multiples. Pendant certain instant il est capable de percevoir et bien différencier l’existence séparée de l’objet maternel (J.Decety 2002, M.Dornes 2002) mais à d’autres moments, sous la tension de la fatigue ou des poussées pulsionnelles, il ne peut maintenir le sentiment de cette différenciation et traverse des états beaucoup plus confus. Ceci veut aussi dire qu’une des tâches premières repérées par Winnicott comme travail d’intégration, est marquée par un travail de rassemblement des états psychiques divers. J.Bleger avait dès 1967 fait l’hypothèse qu’une phase intermédiaire de la subjectivité était marquée par la formation de « noyaux agglutinés », et j’ai pu proposer (R.Roussillon 2003 et 2008) que c’était sans doute dans la rencontre avec le sein maternel et l’objet qui le présente, que se puisait la libido nécessaire au processus de liaison psychique impliqué.

Le modèle du sein trouvé/crée, je l’ai indiqué plus haut, est le modèle même de la fonction miroir de la mère et plus généralement des objets premiers. Si Winnicott a pu décrire le visage de la mère comme le prototype du miroir premier, le contexte même de ses travaux invite à penser que c’est l’ensemble du mode de présence maternelle qui fonctionne comme miroir des premiers états d’être du bébé. Ainsi le mode de portance (holding) les premières formes de maintenance des soins (handling), l’ensemble des mimiques, gestuelles, postures de la mère transmettent au bébé des messages qui portent autant sur les états internes de la mère que sur le mode de rapport qu’elle entretien avec lui, l’un et l’autre amalgamé. Ce sont ces messages que le bébé considère comme des réponses messagères à ses états internes, comme des réponses qui lui renvoient des signifiants de ceux-ci et avec lesquels il commence à se forger des premiers modes de représentation de lui-même et de ses états internes. Tout se passe comme si le bébé identifiait ses états internes à partir de ce qui se produit dans l’environnement et que, pris dans le narcissisme primaire, il traite comme une « réponse » identifiante de ceux-ci.

         Les théoriciens contemporains de la première enfance tels D.Stern, C.Trevarthen ou B.Bebee ont contribué, par le raffinement de l’analyse des communications primitives entre le bébé et son environnement, ce que je préfère pour mon compte nommé « conversation primitive », à établir la pertinence globale de l’hypothèse de Winnicott de réponses maternelles fonctionnant comme miroir identifiant pour le bébé. Ma propre lecture de ces auteurs m’a conduit a proposer que le miroir ne devait pas être considéré comme le reflet d’une image fixe ou fixée mais que c’était dans le processus d’accordage et d’ajustement des deux partenaires de la conversation primitive, et c’est d’ailleurs pourquoi j’ai proposé cette formulation, que l’effet miroir se produisait (R.Roussillon 2008). Les deux partenaires se cherchent, s’ajustent l’un à l’autre (60% des interactions précoces sont des interactions d’ajustement réciproques) se trouvent, partagent des affect communs, s’éloignent, se perdent, se retrouvent etc.

C’est dans le partage de sensations communes dans les différentes donnes de cette conversation primitive que se constitue la base de la première activité de symbolisation, celle qui résulte du fait que chaque message adressé, reçu, attesté et reconnu par l’échoïsation en double, devient langage, et prend valeur de symbole partagé. La fameuse fonction µ décrite par Bion me semble surtout s’effectuer par ce jeu de reconnaissance et de partage des émois et affects communs, qui prennent de ce fait une dimension de messages symboliques et sont ainsi transformés.

Avant de quitter ce premier chapitre quelques remarques complémentaires s’imposent.

Tout d’abord une conséquence de l’évolution paradigmatique ainsi profilée est que la pulsion ne peut pas être considérée comme une donne première, tant dans son intensité que dans son organisation, elle dépend de l’entre-jeu qui s’établit entre le bébé et son environnement, elle dépend des réponses que la mère apporte aux élans pulsionnelles du bébé, à ce qui n’est encore que potentialité pulsionnelle.

Ensuite il faut garder à l’esprit que le bébé a sans doute un rôle plus actif qu’on a bien voulu lui reconnaître, sans toutefois exagérer celui-ci. En particulier il est important que le jeu des ajustements lui laisse l’impression d’avoir une certaine action possible sur sa mère, lui aussi a besoin de sentir qu’il peut transformer le monde et l’objet qui le représente, et ceci tout autant qu’il attend de celle-ci qu’elle le régule et l’aide à transformer ses états internes.

Les remarques suivantes nous conduisent vers la psychopathologie et les souffrances narcissiques-identitaires. Une large partie de la clinique des impasses du narcissisme prend naissance dans les ratés des ajustements et accordages premiers, dans la mise en échec de la fonction miroir que ceux-ci rendent possible. Entre soi et soi s’insère l’objet, mais aussi « l’ombre de l’objet » que Freud évoque dans deuil et mélancolie et dont il fait le modèle fondamental des souffrances narcissiques (il dit des « névroses narcissiques »). L’ombre de l’objet se laisse alors comprendre comme l’ombre portée de l’objet, comme ce que l’objet ne reflète pas au sujet de lui-même, comme ce qu’il ne lui restitue pas de lui dans les ajustements et accordages du jeu du miroir de la conversation primitive. Ombre de l’objet c’est là où l’objet est « décevant » (Freud 1915) dans sa fonction de miroir, là où l’investissement est arrêté par les points d’opacité des reflets.

Mais le miroir peut n’être que brouillé, confus, les images qu’il donne peuvent être, vont être, déformées. Déformées d’abord inévitablement par l’altérité de l’objet, il n’est pas que miroir, double du sujet, il possède sa résistance, sa consistance propres, il possède ses particularités et c’est avec celles-ci qu’il entre dans le ballet de la conversation primitive, mais aussi ensuite déformées par les signifiants énigmatiques (Laplanche) que la traversée de l’adolescence et l’accès à la sexualité adulte va introduire dans son rapport au corps et à sa sexualité. Le sein ou ses équivalents sont alors réinterprétés en fonction de la place qu’ils ont non seulement dans le maternage, mais dans l’ensemble de la sexualité elle-même. Au-delà de ces déformations inévitables car elles témoignent de l’écart des générations et qui seront « bonnes à symboliser » si elles ne sont pas excessives, il y a les déformations liées cette fois aux difficultés narcissiques de l’objet, à la manière dont il se montre insensible, ou insaisissable, inconstant, inatteignable, intransformable etc. pour le bébé, dont il mêle sa difficulté propre à l’effort de l’infans pour identifier ses états internes.

On se sent comme on a été senti, on se voit comme on a été vu, on se réfléchit comme on a été réfléchit, par les mots qui nous ont été adressés, certes, mais aussi primitivement par l’ensemble des messages affectivo-mimo-gestaux-posturaux qui ont fait écho aux mouvements et états de soi.

 

Pulsionnalité et destructivité : le jeu de la différenciation.

         Nous avons évoqué plus haut l’idée que l’organisation de la pulsion ne pouvait faire fi du jeu de la conversation primitive. Dans les composants de celle-ci il y a sans doute des facteurs génétiques, on ne voit pas bien pourquoi la pulsion échapperait à cette loi commune de tous les phénomènes vivants. Il y a sans doute aussi des facteurs accidentels, telle maladie de peau affecte les sensations, tel épisode somatique sans doute aussi. Mais l’organisation de l’excitation en pulsion, en pulsion susceptible de représentance, donc de devenir messagère, de s’exprimer par des « représentants », selon le terme de Freud, dépend de la représentation d’objet, mais aussi d’une forme de représentance de la source, autant de composants qui dépendent de la conversation primitive sur laquelle nous nous sommes penchés.

         Il faut aussi attribuer à celle-ci une place importante tant dans la mise en place de l’intrication pulsionnelle que dans les formes diversifiées et différenciées d’expression pulsionnelle. Là encore l’apport de Winnicott propose une évolution très heuristique des paradigmes avec lesquels ces questions sont abordées.

         Tout d’abord il présente une conception de la pulsion première comme existant sous une forme précédant la différenciation amour/haine. La pulsion, dit-il, s’exprime avec une « ardeur » qui la rend « impitoyable » pour l’objet, c’est-à-dire qu’elle s’exprime, qu’elle doit pouvoir s’exprimer, sans égard pour l’objet, sans tenir compte de ses états internes – en tout cas idéalement, car en fait elle est bien obligée de tenir compte de ceux-ci, de fait. Cet ardeur, cet élan se présentent comme un mouvement, une « motion » vitale, une force de vie, une « bio » ou une « violence) » come J Bergeret aime à le rappeler.

Cette première forme d’expression de la pulsion ouvre une première forme de la question de la « survivance » de l’objet à la pulsionnalité. L’objet doit endurer la violence de l’attaque pulsionnelle, non pas que celle-ci soit destructrice à ce niveau, mais que son ardeur peut-être vécu comme une menace par l’objet, voir comme un crime de lèse-majesté dans la mesure où elle ne tient pas compte de ses besoins et aspirations propres.

         Différents types d’échecs de la survivance peuvent être décrits cliniquement.

Soit l’élan pulsionnel est vécu par l’objet comme potentiellement destructeur et alors ses réponses renvoient au bébé le message d’un danger de l’expression pulsionnelle non retenue, elles lui renvoient le message que l’expression de son amour est destructrice. Le bébé est alors en proie à une forme de la paradoxalité pour laquelle j’ai proposé, à la suite de R.Fairbern, la formulation du paradoxe de « l’amour destructeur » (R.Roussillon 1991). L’opposition amour/haine, destructivité/créativité est alors battue en brèche et avec elle l’opposition bon/mauvais, le principe du plaisir-déplaisir est sidéré, et le sujet est menacé de s’installer dans une soumission à l’objet facteur de faux-self.

Ou bien l’objet oppose aux élans du bébé des formes plus ou moins masquées de rejet corporel, bien décrites par S.Ferenczi (1929) et J.Hopkins (1992), qui transmettent au bébé le message qu’il est plein de dangerosité, et qui vont se traduire par le vécu subjectif d’être « un sac de merde puant et destructeur ». Le Richard III de Shakespeare, analysé par Freud en 1916, en fournit un très bon exemple.

Mais, à un niveau moindre, la menace vécue par l’objet entrave le bon déroulement de la conversation primitive et empêche que celle-ci soit satisfaisante. Rencontre avec l’objet et satisfaction sont alors disjointes, la « décharge pulsionnelle » ne produit pas d’expérience de satisfaction.

Dans les trois cas évoqués, et pour des raisons différentes, l’intrication pulsionnelle échoue et avec elle l’introjection pulsionnelle, elle est remplacée par une figure du surmoi sévère et cruel (Freud 1923) qui « plonge ses racines dans le Ça » et produit une forme de culpabilité pré-ambivalente pour laquelle j’ai proposé l’idée de « culpabilité primaire » (R.Roussillon 1995).

Nous pouvons maintenant en venir aux processus dont Winnicott dit qu’ils sont ceux qui fonde la construction de la reconnaissance d’une véritable altérité de l’objet, ceux qui président à sa reconnaissance comme autre sujet. C’est la question repérée dans ses écrits comme celle de l’utilisation de l’objet, ou selon la nouvelle traduction de « l’usage de l’objet ».

L’utilisation de l’objet et la différenciation.

Pour bien penser la question de l’utilisation de l’objet et des processus en détruits-trouvés, il faut en mesurer la dialectique avec l’introjection pulsionnelle. C’est la question clé de l’analyse des facteurs de « résistance du surmoi » (Freud 1926).

Que ce soit dans sa capacité à endurer l’ardeur pulsionnelle ou dans sa capacité à « survivre » aux formes agressives de celle-ci, la réponse de l’objet va être déterminante dans l’acquisition de la capacité de l’infans à introjecter ses mouvements pulsionnels.

Idéalement la mère endure l’ardeur pulsionnelle quand elle s’exprime, elle trouve même du plaisir à être ainsi investie, elle tolère les formes d’expression des premières manifestations agressives du bébé et « survit » à celles-ci même quand elles prennent, en réaction à certaines frustrations ou à certaines inadéquations, la forme d’attaque de rage destructrice. Survivre c’est ici ne pas exercer de représailles ni sur le mode d’une rétorsion agressive ou violente, ni sur celui d’un retrait punisseur. Mais survivre ce n’est pas se montrer insensible, ce qui confronterait le bébé à un vécu de radicale impuissance, c’est accepter d’être touché et de ne pas exercer de représailles, mieux, c’est rester suffisamment constant affectivement et même créatif dans la réponse apportée à l’infans.

L’échec de la survivance, comme l’incapacité à endurer l’ardeur pulsionnelle que nous avons évoqué plus haut, précipite un noyau de culpabilité primaire et vient alimenter le « surmoi sévère et cruel » que Freud évoque en 1923 à propos de la mélancolie et d’une manière plus générale de ce qu’il appelle à l‘époque les névroses « narcissiques ». Elle bloque le processus de découverte de l’altérité de l’objet, c’est-à-dire de découverte que l’objet est animé de désirs et mouvements qui lui sont propres, qu’il est un autre-sujet et pas seulement un double du sujet. Je préfère ces formulations à la référence à un quelconque « objet total » alors opposé à un prétendu « objet partiel ». Ici je ne pense pas que l’opposition partie/tout soit réellement pertinente, il me semble même qu’elle obscurcie la clinique. Qu’est ce qu’un objet « total » ? Peut-on vraiment penser qu’un bébé puisse appréhender sa mère « dans sa totalité », dont on ne voit pas bien ce qu’elle serait ? A partir de quelle expérience vécue pourrait-il, par exemple, saisir ce qu’il en est du sexuel maternel auquel il est pourtant inévitablement confronté? Ce qui est déterminant est que le bébé découvre que sa mère possède un désir et des mouvements propres, que l’objet n’est « instrumentalisé » par le bébé que s’il accepte de l’être et que partant on sort de l’instrumentalisation. L’objet devient « utilisable » parce qu’il commence à être conçu comme un autre-sujet et non plus seulement comme un objet, on quitte alors la fameuse « relation d’objet » pour passer à la question de « l’entre je ».

Mais, dès lors des formes complexes de la survivance de l’objet peuvent commencer à se déployer.

Le narcissisme secondaire déclare Freud en 1915, est « repris à l’objet ». C’est-à-dire que toute conquête des auto-érotismes est vécue comme une reprise des propriétés de l’objet, comme une reprise violente et qui menace l’objet, comme quelque chose qu’il faut « arracher » à l’objet, car ici reprise signifie « prise ». Donc chaque conquête auto-érotique inquiète le bébé sur la réaction de l’objet à cette entre-prise, et là encore l’objet doit « survivre », doit montrer qu’il survit. Les situations mettant en scène la capacité d’être seul en présence de l’objet sont ici déterminante, l’enfant dans son jeu réalise une introjection d’une propriété antérieurement attribuée à l’objet ou expérimentée avec lui, il vérifie de temps en temps ce qui se produit simultanément chez l’objet et qu’il traite comme une réponse à son mouvement introjectif. La mère ne s’y trompe pas d’ailleurs, elle mesure combien chacune des introjections du bébé préfigure non seulement la différenciation mais déjà les premières séparations, et ceci s’accompagne chez elle d’un cortège d’affect où se mêlent l’inflexion dépressive du deuil et des séparations à venir et la fierté de l’exploit introjectif de son rejeton.

Plus tard encore, mais dialectisé au mouvement que nous venons de décrire chez le bébé, la question sera de savoir si l’amour pour l’objet et la reconnaissance que le bébé lui adresse pour les bons soins donnés et les moments de plaisirs partagés, va résister aux mouvements agressifs provoqués par les limites néanmoins perçues à cet amour et à la disponibilité maternelle.

Chaque fois que la question de l’introjection d’une motion pulsionnelle vécue comme agressive se pose, et avec elle celle du creusement du sens de la réalité externe, la problématique de la « survivance » est impliquée. Survivance de l’objet qui préside à sa reconnaissance comme autre-sujet, survivance du lien à l’objet face aux introjections auto-érotiques, survivance de l’amour dans le conflit d’ambivalence, se dialectisent et se succèdent permettant de creuser toujours plus l’élaboration de la problématique de la différenciation moi/autre-sujet et le sens de la réalité.

Plus tard encore à l’adolescence en particulier quand il s’agira de « paraître seul face au père » comme j’en ai repéré la forme chez Freud (R.Roussillon 2008), de commettre le meurtre symbolique du père instaurateur de l’état adulte, la problématique de la survivance de l’objet sera encore déterminante. Les différentes figures du devenir du meurtre du père que Freud explore dans Totem et Tabou, en particulier celle du totémisme et des formes obsessionnelles qu’il produit, et celles, là encore, qu’il va décrire dans les formes de la résistance du surmoi et de la confusion psychique qu’elles produisent et qui peuvent aller jusqu’à la mélancolie, sont autant d’exemples de ce qui peut se produire quand le père ne survit pas au meurtre-critique de l’adolescence.

 

L’informe et la symbolisation.

Je terminerais ce relevé des quelques apports de Winnicott sur lesquels j’ai choisi de centrer ma réflexion et de ce qu’ils ont rendu possible de théoriser, par de rapides remarques sur la question de la liberté et de l’informe.

Dans l’exploration des conditions de l’appropriation subjective Winnicott ajoute à la liberté, tôt reconnue par Freud comme l’une de ces conditions, la nécessité de s’éprouver comme « informe » (formlessness) et d’endurer cet état. S’éprouver comme informe apparaît comme une condition préalable à toute mise en forme véritablement appropriable, comme une condition préalable à tout travail de symbolisation produisant un effet de subjectivation. De même que le droit de ne pas choisir est un préalable à tout choix libre, de la même manière s’éprouver informe, indéterminé donc et « au-delà de la contrainte de répétition », est le préalable du travail de symbolisation subjectivant mais aussi, tout autant, le fruit de la conquête que celui-ci rend possible.

S’éprouver comme informe suppose une confiance dans les conditions de l’environnement, un sentiment de sécurité donné par les propriétés « médium malléable » de l’environnement et des objets qui l’animent. Nous nous efforçons dans les situations analysantes que nous mettons en place de respecter ces conditions et, par certains côtés on peut dire que Winnicott nous a enseigné pourquoi et comment l’ensemble des règles techniques que nous respectons visent à produire et à maintenir ces conditions.

Quand nous y parvenons les conditions sont réunies pour que le sujet puisse accepter de s’éprouver suffisamment informe et qu’un espace creux, qu’un espace « en négatif », qu’un espace d’accueil, puisse se constituer pour que s’ouvre la possibilité d’un jeu libre, d’un jeu de reprise des expériences subjectives en souffrance d’appropriation subjective, un jeu au-delà d’une contrainte de symbolisation, un jeu qui suspend la contrainte de symbolisation qui s’exerce sur la vie psychique.

 

BEEBE. B et F. Lachmann

2005 Infant Research and Adult Treatment,

co-constructing interactions. The Analytic press http://www.analyticpress.com

DECETY J

(2002)Naturaliser l’empathie. L’encéphale, 28, 9-20, 2002.

DORNES M.

(2002) Psychanalyse et psychologie du premier âge, trad Française C Vincent, PUF, 2002.

FERENCZI S.

(1927-1933), Psychanalyse, 4 , Payot.

FREUD S.

( (1915) Deuil et mélancolie, in Métapsychologie, Paris, collection Idées, Gallimard, 1978, 147-174.

(1916), Criminels par sentiment de culpabilité in L’inquétante étrangeté et autres textes, Paris, Gallimard.

(1921-1923), Œuvres complètes, tome XVI, Paris, PUF.

(1921), Psychologie des masses et analyse du moi. in Essais de psychanalyse, Paris, Payot.

(1923-1925), Œuvres complètes, tome XVII, Paris PUF.

(1923), Le moi et le ça. In Essais de psychanalyse, Paris, Payot.

(1926) Inhibition, symptôme angoisse, Paris, PUF, 1978.

(1929), Malaise dans la civilisation, PUF.

(1932b), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, PUF.

(1937), L’analyse avec fin et l’analyse sans fin

            in Résultats, idées, problèmes, PUF.

(1937), Constructions dans l’analyse

            in Résultats, idées, problèmes, PUF.

(1938), Le clivage du moi dans le processus de défense

            in Résultats, idées, problèmes, PUF.

(1938) Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1978.

 

HOPKINS J.

(1987), « Échec du « holding ». Quelques effets du rejet physique sur l’attachement de l’enfant et sur son expérience interne », trad. fr., Devenir, n° 4, 1992, p. 49-67.

 

ROUSSILLON R.

(1983) Le médium malléable, la représentation et l’empriseRevue Belge de psychanalyse.

(1991a), Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, PUF.

(1999), Agonie, clivage et symbolisation. PUF.

(2002) Le plaisir et la répétition, Paris, Dunod

(2003) La séparation et la chorégraphie de la présence in La séparation ÉRÉS.

(2008) Le leu et l’entreje(u) , PUF.

 

STERN D.N.

(1974), « Le but et la structure du jeu mère-nourrisson », trad. fr., La Psychiatrie de l’enfant, vol. XXVI, fasc. 1, 1983, p. 193-216.

(1985), Le Monde interpersonnel du nourrisson, trad. fr., Paris, PUF, 1989.

(1994), Le journal d’un bébé. Press-Pocket.

 

TREVARTHEN C

(1979) Communication and cooperation in early infancy. A description of primary intersubjectivity. In M. Bullowa (Ed.), Before speech: the beginning of human communication, 321-347, London, Cambridge University Press, 1979.

(1993) The self born in intersubjectivity : the psychology of an infant communicating. In : The perceived self, Neisser U. (Ed) The perceived self : ecological and interpersonal sources of self-knowledge. Cambridge : Cambridge University Press, 1993.

(1990) Brain circuits and functions of the mind. Cambridge University Press, Cambridge, 1990.

(2001)Intrinsic motives for companionship in understanding: their origin, development, and significance for infant mental health. Infant Mental Health Journal, 22 (1-2), 95-131, 2001.

Trevarthen C.

 

TREVARTHEN C, AITKEN AJ.

(1996), « La fonction des émotions dans la compréhension des autres », trad. fr., Cahiers du Cerfee, n° 13, Université Montpellier 3, p. 9-56.

(2001)Infant intersubjectivity: Research, Theory, and clinical applications. J. Child Psychol. Psychiat., vol 42, 1, 3-48, 2001.

2003, Intersubjectivité chez le nourrisson: recherche, théorie et application clinique. Devenir, 4, 15, 309-428, 2003.

 

WINNICOTT D.W.

(1951), « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels », trad. fr., in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1976, p. 109-125.

(1956a), « La préoccupation maternelle primaire », trad. fr., in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1976, p. 168-174.

(1956b), « La tendance antisociale », trad. fr., in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1976, p. 175-184.

(1957), L’Enfant et le Monde extérieur, trad. fr., Paris, Payot, 1975.

(1958), De la pédiatrie à la psychanalyse, trad. fr., Paris, Payot, 1976.

(1960), « Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux self », Trad. fr., in Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1983

(1965), Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1983.

(1967), « Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant », trad. fr., Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 10, 1974, p. 79-86.

(1969), De la pédiatrie à la Psychanalyse, Payot.

(1970), Le processus de maturation chez l’enfant, Payot.

(1971) La consultation thérapeutique et l’enfant, trad franç , 1971, Gallimard.

(1971), Jeu et réalité, Gallimard.

(1993), Lettres Vives, Gallimard.

(1989), La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, trad française 2000, Gallimard.