Désir/besoin/contrainte à créer

besoin de créer 97

Désir de créer, besoin de créer, contrainte à créer

 

R Roussillon 1996

 

Dans la création artistique mais au-delà sans doute dans toute activité créatrice la psychanalyse a d’abord cherché à mettre en évidence l’impact du sexuel et de la fantasmatique originaire qui en organise les formes. La procréation et l’ensemble des processus psychiques qui président à sa mise en œuvre apparaissent alors comme le prototype même de toute création, comme la problématique matricielle, le moteur caché, le point origine de la poussée inconsciente où elle puise source, inspiration et énergie, mais aussi où elle forge ses particularités spécifiques, où elle rencontre parfois aussi ses conflits et ses inhibitions, où elle bute sur ses limitations.

À une époque ou l’on se plaisait volontiers à voir dans l’activité artistique l’une des formes les plus accomplie d’une spiritualité qui élevait l’âme humaine au delà de toute matérialité et assurait du même coup son triomphe sur l’animalité pulsionnelle primitive, une telle interprétation fut souvent mal reçue et considérée comme par trop « réductrice ». La création fascinait, elle séduisait et il semblait bon que ses ressorts profonds soient protégés d’une mise en lumière trop crue, que les illusions fondatrices de sa valeur et de son essence même restent suffisamment voilées. Il est vrai aussi que les psychanalystes du moment – à commencer par S Freud lui-même – trouvaient plutôt de bon ton, au nom du vent de vérité qui soufflaient alors dans les cercles psychanalytiques, de ne guère prendre de gants avec les contenus inconscients, surtout quand ils concernaient le sexuel et le fantasme. Ceci sans doute d’autant plus que la création fascinait aussi les psychanalystes et mobilisait du même coup leur envie tout autant que leur rapport au sacré.

Quand l’envie n’est pas excessive elle alimente la capacité de déconstruction nécessaire à l’intelligibilité, elle contribue alors au travail de désidéalisation indispensable au travail de la pensée, elle « légitime » les aspects nécessairement « réducteurs » de toute analyse dans lesquels elle trouve à satisfaire une partie de ses motifs inconscients. Les psychanalystes, et S Freud lui-même, ne se sont pas privés d’utiliser les aspects positifs de l’envie que les créateurs et leurs créations ont mobilisée chez eux. Mais l’admiration vient alors souvent contrebalancer ce premier mouvement et reconnaître la valeur du travail du moi qui s’exprime dans le mouvement créateur au-delà des simples motifs inconscients qui en mobilise l’urgence.

Cependant le « contre-transfert » sur la création, qui se révèle dans un type d’interprétation trop exclusivement centré sur le relevé du « sexuel refoulé » ou du « sexuel sublimé » – théorie de la sublimation des « pulsions partielles » typiques de la … perversion! -, interrogé de fait par les « réponses » sociales à ces interprétations, témoigne d’une certaine insuffisance d’élaboration. Il a fallu aussi arriver à reconnaître que si la fantasmatique originaire représente bien l’un des enjeux masqués du processus de création artistique, l’effacement de ses traces dans la création est tout aussi caractéristique du processus que sa présence inconsciente. Céder à la tentation de penser simplement ce fait comme l’effet d’une forme de résistance à l’existence de contenus inconscients risque de négliger l’autre des caractéristiques fondamentales du processus créateur; il tend à effacer les traces de ce sur quoi il se fonde et de ce qu’il doit à l’énergie de ses origines, il trouve même dans l’effacement de ses traces l’un des enjeux les plus fondamentaux de sa mise en forme.

L’histoire des rapports de la psychanalyse à la création aurait pu s’arrêter sur le constat de cette conflictualité fondamentale entre l’action d’une force initiatrice et la nécessité de son « dépassement suffisant » au sein du processus, et se borner alors à extraire des productions humaines les formations intermédiaires particulières qui résultent du traitement de cette double contrainte. Pour certains l’histoire s’est d’ailleurs arrêtée sur ce constat et le déploiement de cette « clinique » de la création.

D’autres par contre -et ici je pense en particulier à Winnicott et aux auteurs qui peu ou prou se réclament de son apport – ont relancé la question à partir du constat, plus ou moins explicite, du fait que, si le sexuel est présent derrière tout processus créateur, c’est dans la mesure où il change de nature, dans la mesure ou il ne reste pas semblable à lui-même, ce qui ne cesse d’interroger sur sa nature.

Le sexuel considéré comme motif caché du processus créateur devient un sexuel énigmatique dans sa nature, il demande lui-même à son tour à être interprété. S’il peut représenter la matrice du désir satisfait dans la création, s’il peut fournir le modèle de toute création c’est qu’il n’est plus semblable à lui-même, qu’il est devenu sexuel par métaphore, sexuel métaphorique, ou mieux encore qu’il représente le pouvoir métaphorisant par excellence, celui qui révèle sa nature par sa générativité symbolisante, dans cette générativité elle-même plus que dans n’importe lequel de ses contenus particuliers.

Dans l’après-coup du parcours que nous commençons à profiler ici, la puissance « interprétative » du sexuel révèle une solidarité cachée entre celui-ci et la symbolisation. Implicitement et comme sans y prendre garde l’analyse a changé de topique. Elle croyait pouvoir « lire » tranquillement dans la création l’effet d’une décharge pulsionnelle qui trouvait au sein de la production artistique une voie détournée pour se satisfaire malgré les différentes censures qui s’exerçaient sur son entreprise. Elle découvre au fil de son propre parcours l’exercice d’une force de liaison qui parvient à s’effectuer en dépit de la conflictualité qui l’habite, d’une force de liaison dont la plasticité caractérise la nature : elle n’est pas identique à elle même, mieux elle ne saurait être identique à elle-même, elle bouleverse les données même de l’identité.

Au passage le sexuel a rencontré la figure de Narcisse, celle du mouvement auto, celle du retour sur soi qui produit et révèle l’énigme de « soi », et au-delà celle de l’identité. L’intime qui semblait s’être petit à petit affirmé comme le lieu non ambigu du déploiement de la valeur identitaire, comme le lieu même où le sujet pouvait espérer pouvoir se rencontrer sans menace excessive, l’intime se découvre pris dans un paradoxe qui en subverti potentiellement les conditions de saisie et d’appréhension. L’intime aussi apparaît comme paradoxalement porteur d’une altérité interne, voire dans certains des paroxysmes de l’affirmation de soi, porteur d’une véritable aliénation à cette altérité. Plus la tentative d’affirmation d’un quelconque « en soi » s’avérait forte, plus la menace de n’y découvrir qu’une forme méconnue de « pour soi » se faisait pressante. La conflictualité de bon aloi dans laquelle la révolution psychanalytique avait cru possible de reconnaître le fleuron de son avancée, se trouvait alors aux prises avec des formes de paradoxes qui en réouvraient crucialement la question : les rapports de la psychanalyse avec la problématique de la création allaient en être profondément modifiés.

La « coupure épistémologique invisible », selon la très judicieuse expression de J L Donnet, passa précisément par celui qui allait en renouveler l’intérêt: D W Winnicott. Là où les formulations et les schèmes de pensée antérieurs supposaient l’affirmation d’une identité suffisamment assurée d’elle-même, là où du même coup la pensée butait sur le paradoxe de l’origine de la création, l’ensemble des concepts formant chez Winnicott la théorie de la transitionnalité proposait une tolérance aux paradoxes qui permettait d’en suspendre la question et du même coup d’établir l’indécidabilité nécessaire à sa métabolisation.

Le concept de trouvé/crée que propose la pensée de D W Winnicott transforme les rapports réciproques du sexuel et de la création. La satisfaction hallucinatoire du désir qui préside au processus créateur ne peut se maintenir que par la rencontre de celle-ci avec une réalité ainsi créable dans la mesure où elle confirme le processus lui-même. Dés lors il n’y a plus lieu d’interpréter la création à partir du sexuel, celui-ci n’est plus concevable sans son lien organique premier avec la création. C’est à partir de l’inévitable écart entre le trouvé et le crée, et comme procédure de réduction de cet écart qu’il trouve sa nouvelle définition subjective. C’est la problématique de la création qui ouvre celle du sexuel et non plus l’inverse, la sexualité devenant alors de ce fait un cas particulier de la manière dont la différence et l’écart travaillent la création. Au désir de créer comme expression du sexuel se substitut le besoin de créer comme moteur de la sexualité, au passage la création s’est affranchi du modèle pro-créatif sans nécessairement cette fois être pensée à partir du « partiel de la perversion ».

Entre les deux la symbolisation a gagné ses lettres de noblesses, elle à quitter le statut de moyen pour l’action pour être repensée à partir de sa fonction fondamentale, elle apparaît comme le nouveau but de l’appareil psychique au sein de sa tâche de vie et de survie. L’action, la production lui sont dés lors subordonné, où doivent in fine lui être subordonné. Le monde, la vie et ses particularités historiques doivent être trouvées/crées, le sexuel contribue à cette tâche alors fondamentale, il représente la force grâce à laquelle elle peut s’accomplir, la poussée qui en permet la mise en œuvre, la force liante qui en rend possible la réalisation. La difficulté sera alors celle de la manière dont elle peut remplir ce travail, c’est à dire celle des conditions de possibilités de son émergence. Si l’écart entre le trouvé et le crée est trop excessif – ce que la notion de « signifiants énigmatiques » proposée par J Laplanche ne permet pas de penser de manière suffisante – la pulsion sexuelle aura de la difficulté à s’organiser et à assurer son primat, la liaison sera découragée par l’ampleur de la tâche et laissera place aux formes désorganisatrices dites de la pulsion de mort.

À la place d’un désir de créer le mouvement pendra alors la forme d’une contrainte à créer ou, si l’entreprise paraît être perdue d’avance, d’une contrainte à détruire. Nous sommes là au cœur des rapports entre la question de la création et ce qu’il convient d’appeler la zone du traumatisme primaire de la psyché, c.-à-d. ce secteur d’elle-même où l’expérience n’a pu être liée, symbolisée et appropriée subjectivement, celui qui donc reste clivé des processus intégrateurs de la subjectivité.

La contrainte à créer apparaît dés lors comme l’effort du sujet pour tenter de mettre, à travers l’expérience créatrice, au « présent de son moi » l’expérience en souffrance d’appropriation subjective et de symbolisation, une manière de se rattacher secondairement à ce qu’il lui avait fallu historiquement couper de lui-même pour continuer à survivre. Mais du même coup le caractère « secondaire » de cette tentative, quelque vital qu’il puisse être et même quelque douloureux qu’il puisse déjà apparaître au sujet, freine voire entrave l’intégration primaire de l’expérience vitale qui préside au mouvement créateur. Elle secondarise la symbolisation même si elle s’effectue à l’aide de procédure de symbolisation primaire, dans la mesure, et nous aurons à revenir sur ce point plus tard, où elle produit celles-ci « au-dehors » de la psyché, et de manière « matérialisées », dans la mesure où elle les externalise. Là le processus s’apparente à la suture secondaire du clivage, solution spécifique des liaisons réputées perverses. La symbolisation est « matérialisée », « montrée » ou « entendue » plus que profondément réfléchie. La tentative de transitionnalisation de la zone traumatique, la tentative pour créer à travers la production artistique ce qui à été trouvé dans l’expérience traumatique, mais non appropriée subjectivement, témoigne toujours plus de l’échec du trouvé/crée premier. Il faut d’autant plus matérialiser que la symbolisation interne n’arrive pas à avoir lieu.

La symbolisation artistique représente souvent une « bonne » solution sociale à la zone traumatique primaire d’un sujet, mais d’un point de vue intrapsychique elle n’est guère productrice de liens organisateurs, du moins au niveau de ses « bénéfices primaires ». C’est bien pourquoi sous une autre forme elle doit être compulsivement répétée.

Ces dernières réflexions ouvrent la question des rapports complexes qui relient le sujet à ses « productions » symboliques et, partant rouvrent le problème des rapports que la psychanalyse entretient avec les créations artistiques.

Nous venons de profiler deux modalités différentes du processus créateur, la première centrée sur le désir de créer considéré comme une tentative pour réduire par la symbolisation l’écart inévitable qui s’insinue entre le trouvé et le crée, la seconde fondée par la nécessité de tenter de réduire une déchirure survenue dans la trame de la subjectivité. Dans les deux cas l’activité créatrice est au service de la fonction dite de synthèse du moi et de la subjectivité. Dans les deux cas toujours, l’activité symbolisante qui opère dans la production créatrice est soumise à un travail de déguisement qui tente d’effacer ou de réduire la trace de la blessure qui en motive la tentative.

Cependant alors que ce travail efface en métaphorisant dans l’activité créatrice fondée sur la réduction de l’écart au sein du trouvé/crée, c.-à-d. sur un désir de créer, de l’autre, lorsqu’il est l’effet d’une contrainte à créer, lorsqu’il repose sur une tentative de suture d’un déchirement dans la trame de la subjectivité, cet « effacement » s’effectue en tentant d’annuler d’un autre côté ce qui s’agit dans le processus créateur. La métaphorisation efface en déplaçant, elle conserve un lien avec la source ou elle s’alimente, la suture tente d’effacer la source, fut-ce en la mettant en scène, elle tend à la remplacer radicalement plus qu’à la déplacer.

Dans le premier cas la transitionnalisation du rapport à la production créatrice s’effectue aussi dans l’intériorité psychique, le lien est « primaire » d’abord, la création donne les conditions d’établissement d’un nouveau lien « secondaire », dans le second cas la symbolisation « primaire » n’a guère eut lieu – elle cherche précisément à s’effectuer à l’aide du dispositif-symbolisant utilisé pour la production artistique ou créatrice – le lien qui va s’établir avec la production sera secondaire, c’est « du dehors » qu’il cherche à se créer parce qu’il est absent « au dedans ».

Dés lors, alors que la création fondée sur le désir de créer modifie au sein de l’appareil psychique les communications intra-systémiques qui, une fois la fonction actuelle de la production symbolique réalisée peuvent s’affranchir de celle-ci, la production fondée sur la compulsion de répétition va au contraire devoir « jouer » avec la production matérielle soit en la maintenant « à vue » dans le champ perceptif, soit à l’inverse en la soustrayant du champ perceptif pour la faire disparaître et avec elle ce qu’elle tentait de suturer. Autrement dit, en durcissant l’opposition fonctionnelle, d’un côté la production créatrice étaye la transitionnalité interne elle lui fournit passagèrement un lieu de transfert pour qu’elle puisse se donner à elle-même une autre mise en forme, pour qu’elle puisse se saisir ou se ressaisir, de l’autre elle cherche à masquer la faille de cette transitionnalité interne: la blessure n’est pas de même nature. Bien sûr dans les créations concrètes, dans les productions effectives, se mêlent souvent les deux procédures que nous sommes entrain de chercher à décrire: la vie psychique n’est pas aussi tranchée que les modèles qui tentent de la décrire peuvent le laisser transparaître, mais cependant la polarisation que nous proposons renvoi néanmoins à une polarisation « observable ».

C’est pourquoi la psychanalyse entretient avec les créations humaines des rapports nécessairement ambigus. D’un côté psychanalyse et création artistique vont dans la même direction; celle de la symbolisation de l’expérience vécue refoulée ou clivée. Elles visent à transformer une matière psychique première en représentation, elles procèdent par le transfert de cette matière première au sein d’un dispositif-symbolisant destiné, à l’aide de ses paramètres spécifiques à transformer en représentant-représentation cette « donne » initiale et ainsi à la rendre plus « utilisable » pour une psyché sous le primat du principe du plaisir-ce qui s’oppose alors à une psyché soumise à la compulsion de répétition. Le travail de création par la symbolisation est leur vecteur fondamental, il organise les caractéristiques essentielles du « cadre » au sein desquelles elles sont amenées à se déployer, et qui possède par là même nombre de caractéristiques communes; on ne « symbolise » pas n’importe comment, il y a des règles précises à découvrir et à respecter pour que le processus puisse se développer, des règles qui constituent la pierre de touche de la capacité à utiliser le dispositif symbolisant pour symboliser effectivement et pas seulement « produire » des représentations ou des « perceptions ». Bref nombre de particularités apparentent la psychanalyse et l’activité créatrice « artistique ».

Mais de l’autre cette alliance « objective » est conflictualisée par une modalité d’utilisation intrapsychique de la production symbolique susceptible d’obéir à une économie interne passablement différente, voire opposée. La production symbolique que la psychanalyse tente d’étayer vise en effet à optimiser la circulation intra et inter-systémique, elle cherche à promouvoir à l’aide des modalités de la symbolisation une fonction auto-appropriatrice et autoreprésentative nécessaire aux modifications auto-plastique du travail d’intégration. Le beau qu’elle rencontre ne doit rien aux canons de l’esthétique sociale il réfère plutôt à l’harmonisation interne liée au travail d’intégration. Se bien entendre, se bien voir, se bien sentir, se réfléchir le mieux possible et exprimer au plus juste et au plus vrai : telles sont ses règles constitutives d’action et de transformations. Bien sûr ce travail n’est pas coupé des systèmes sociaux et l’esthétique ne lui est pas nécessairement une valeur étrangère, mais la subordination majeure de son entreprise ne la place pas d’emblée au centre de celle-ci.

Il n’en va pas de même de la symbolisation artistique, même si des zones de recoupement sont clairement repérables entre elles. La création artistique peut aussi viser une meilleure intégration de l’expérience vécue à partir du travail de mise en forme de celle-ci dans l’œuvre, elle peut aussi pendre valeur de formation transitionnelle pour une ressaisie intrapsychique auto-plastique. Mais alors elle doit accepter de n’être pas à elle même sa propre fin, elle doit renoncer à son autotélie et n’accepter de n’être qu’un moyen transitoire en direction de la poursuite d’un autre but; celui de saisir le sujet à l’œuvre à travers elle, celui de saisir l’histoire de vie qu’elle cherche à mettre en scène. Les théoriciens de l’art moderne se sont au contraire battus avec fermeté pour qu’aucun autre but ne soit assigné à la production artistique. C’est « l’art pour l’art » qui fait de l’autotélie le vecteur fondamental du travail de symbolisation artistique. Un tel précepte ouvre droit à des modes d’utilisation de la création qui ne peuvent plus être compatible avec les enjeux de la pratique psychanalytique, qui sont même alors parfois antagonistes. Cette difficulté se retrouve bien dans certaines cures d’artistes dans lesquelles le travail effectué en analyse n’est guère producteur de changement auto-plastique mais sert au contraire à alimenter la créativité du sujet. Dans d’autres, à l’inverse les changements internes tarissent l’inspiration ou plutôt la nécessité de productions créatrices. Rares sont les cures ou production artistique et transformations internes s’accompagnent harmonieusement et s’étayent mutuellement. La plupart du temps la psychanalyse développe des capacités de symbolisation qui trouvent dans la relation intersubjective leur espace de déploiement privilégié, et dans le développement de modalités de symbolisations « internes » leur aboutissement le plus spécifique.

Ainsi donc s’il n’y a pas a priori d’opposition formelle entre les deux démarches, il n’y a pas non plus nécessairement congruence; ce qui en dernière analyse commande les conditions du rapport qu’elles entretiennent entre elles est le type de fonctionnement psychique qui les sous-tend, et ce serait une erreur que de penser que l’expression du processus créateur est toujours identique à elle-même. En réalité, nous avons déjà commencé à l’évoquer précédemment, il n’y a pas ici d’en soi » de la production créatrice même si une certaine théorie sociale ou même une certaine « mode » artistique tendrait à le faire croire: il y a des sujets aux prises avec les formes de leurs désirs ou aux prises avec les particularités de leur histoire traumatique, qui tentent avec plus ou moins de talents et de réussite de matérialiser représentativement ce qui les tient. L’activité créatrice ne saurait être autre que « pour un sujet », elle est, en se sens, subordonnée fondamentalement à la fonction qu’elle prend dans l’économie symbolique d’ensemble de celui-ci.

Ceci m’amène à une dernière remarque concernant les conditions subjectives de la création. Même si souvent les créateurs ont été en même temps des « théoriciens » de la création, même s’ils se sont raillés à des courants créateurs qui pourraient faire croire à l’adoption d’un style créatif délibéré et parfaitement maîtrisé, une grande part doit quand même être accordé aux effets de surprise du jaillissement créatif qui « prend » l’artiste plus que celui-ci ne le domine, du moins à l’état naissant. Une fois enclenché le mouvement créateur, le « produit » de celui-ci conquiert une relative autonomie qui est d’ailleurs sans doute l’une des caractéristiques de sa valeur, il guide la main tout autant qu’il est fabriqué par elle, soit que le processus rencontre une résistance spécifique de la matière, du médium à partir duquel l’on crée ( consistance propre et forme de la pierre à tailler, résistance de la matière des mots, de leurs correspondances secrètes ou contraintes dans la langue ect…) soit que l’impulsion créatrice possède sa logique propre qui ne se révèle que précisément à l’occasion de la surprise de ce qu’elle produit. Cela aussi les artistes l’ont souvent souligné. Il y a là quelque chose de commun, toutes proportions gardées, avec l’association libre en psychanalyse, et avec une certaine disposition d' »accueil neutre » de ce qui vient quelque soit ce qui vient. Cette « neutralité » relative rend possible la survenue du nouveau, elle permet que quelque chose du travail de symbolisation qui s’effectue dans l’intimité de l’espace interne et en partie inconsciente puisse trouver place dans l’activité créatrice.