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Clivage 2014

Clivage 2014

Un processus sans sujet. R Roussillon

Pour introduire mes réflexions plus personnelles sur la question du clivage j’aimerais commencer par rappeler quelques unes des propositions essentielles de Freud sur la question et ainsi mesurer le legs freudien.
L’article majeur de Freud est celui qu’il consacre en 1937 au « Clivage du Moi dans le processus de défense ». Dans cet article Freud examine les réactions psychiques de certains garçons lors de la découverte dans l’enfance de la différence des sexes, découverte qui passe principalement par la vision du sexe féminin. Pour ces garçons remarque Freud, la situation est traumatique dans la mesure où elle menace une partie de leur économie psychique en lien avec une menace de castration pesant sur l’activité autoérotique. Dans un premier temps l’enfant fait fi de cette menace, généralement proférée par un adulte mais on peut penser qu’elle est présente même sans être formulée, – « le narcissisme secondaire affirme Freud est repris à l’objet » et donc toujours susceptible d’être « repris par l’objet » -, jusqu’à ce que la découverte de l’absence de pénis chez une femme – sa mère – ou une petite fille – sa sœur ou un équivalent – donne corps à la menace et à la possibilité de ne pas avoir de pénis.

Dès lors le garçon – certains garçons – se trouve placé devant une alternative en impasse, une double contrainte paradoxale : s’il veut préserver son activité autoérotique il doit contredire la menace de punition et donc sa « découverte » du sexe féminin sans pénis, mais s’il contredit cette menace il devra renoncer à intégrer un pan fondamental de la réalité qu’il vient de découvrir et qui fait de lui un garçon – alors différencié de fille. L’alternative porte sur la régulation narcissique et l’identité, et elle ne comporte pas d’issue, l’enfant ne peut ni renoncer à une activité autoérotique qui étaye sa régulation narcissique, ni renoncer à intégrer une « découverte » qui forme l’assise de son identité de garçon.

Freud fait alors l’hypothèse que face à cette alternative paradoxale dans laquelle on ne peut renoncer à rien sans dommages fondamentaux, l’enfant se « déchire », ou plutôt il déchire son Moi, sa subjectivité, en deux partie ; dans l’une il continue de se comporter en secret comme s’il n’avait rien découvert et peut ainsi maintenir tranquillement son activité auto-érotique, de l’autre il donne place officielle à l’idée de féminin sans pénis, de féminin châtré. L’enfant se coupe pour éviter d’être « coupé », d’encourir la menace de castration, face à l’alternative impossible il se clive.

Cependant Freud raffine son hypothèse de deux manières car la déchirure cause un dommage qu’il faut pouvoir réparer.
En appuie sur la dernière perception visuelle précédant la découverte catastrophique, – par exemple une chaussure, une botte, un porte jarretelle, une dentelle de sous vêtement etc. – il suture, ou tente de suturer la déchirure en

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érigeant un fétiche issu de la dernière perception précédant la « catastrophe de la découverte du sexe féminin». C’est la «solution perverse» la solution à l’origine du fétichisme ou de la composante fétichique de la sexualité masculine qui se révèlera au moment de l’après-coup de l’adolescence.

Mais, souligne-t-il ultimement une trace perceptive résiduelle marque quand même la « victoire » de la perception de la réalité, et c’est du côté non plus du corps vu ou parlé qu’il la trouve mais du corps « senti », du côté donc d’une sensation de « chatouillis » qui affecte le pied du sujet. Nous reviendrons plus loin sur la question du corps senti.

On peut constater que l’hypothèse de Freud est composée d’un ensemble de propositions finement articulées entre elles, mais ce n’est pourtant pas son dernier mot concernant le clivage. Dans L’abrégé il revient en effet sur celui-ci, principalement pour en élargir la portée en particulier aux processus de défense de la psychose.

Mais à cette occasion il ajoute une remarque sur laquelle on n’a pas assez mis l’accent à mon avis. Quand, dit-il, le sujet en proie à un état psychotique délirant commence à pouvoir sortir de celui-ci, il décrit une partie de lui restée « saine » pendant tout l’accès psychotique et qui observait comme « du dehors » ce qui se déroulait dans la psyché : le sujet s’était donc retiré de la scène du délire et pouvait revenir se manifester lorsque celui-ci cessait, (ou alors, autre possibilité, son retour permettait au délire de cesser). Cette remarque évoque celle que Freud introduit à propos de la « folie de la surveillance » en 1932 dans il évoque cette partie du moi détachée du moi et qui surveille de l’intérieur les processus de celui-ci, on évoquera bien sûr aussi, au delà de Freud, l’automatisme mental de De Clérambault.

Ce n’est pas la première fois que Freud introduit une remarque concernant la présence d’une partie « spectatrice » du fonctionnement psychique donc retirée de la scène mais se tenant néanmoins à sa périphérie. Dès les études sur l’Hystérie il avait noté – mais il s’agissait déjà d’un fonctionnement quasi délirant du sujet – la présence pendant les crises d’hystérie de ce qu’il avait alors nommé un « spectateur indifférent ». C’est la même « indifférence affective » qu’il a aussi repérée dans le rêve de nudité.

À sa suite Joyce McDougall a pu noter dans les scénarii pervers la présence d’un « spectateur anonyme ».
L’hypothèse que je me propose de développer à partir de ces remarques est qu’il s’agit d’une autoreprésentation des processus psychiques, le sujet s’autoreprésente et il autoreprésente qu’il s’est retiré de la scène. Au clivage du Moi, dans lequel le sujet est déchiré par l’alternative paradoxale à laquelle il est contraint, il faut donc ajouter un second processus, que j’ai proposé de nommer le clivage au Moi – mais il s’agit d’un sens particulier du clivage du Moi, l’expérience est clivée du Moi -, dans lequel le sujet se coupe de son expérience subjective en se retirant de celle-ci. Le sujet se retire pour ne pas se déchirer, il se retire pour survivre, il ne pourra revenir sur scène, se retrouver comme acteur

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et sujet que lorsqu’il aura trouvé une solution pour suturer la menace de brèche que l’expérience catastrophique lui a fait encourir. Clivage du Moi et clivage au Moi sont donc étroitement articulés.

De catastrophe en déception narcissique primaire.

Pour creuser plus avant la question du retrait de la subjectivité je propose de partir de la question de la préhistoire de l’expérience catastrophique. Si l’expérience de la vision du sexe féminin est catastrophique pour certains garçons, mais certains garçons seulement, la question se pose de savoir ce qui produit cette différence. On peut peut-être alléguer des conjonctures génétiques, ce ne peut être a priori exclu, mais c’est là sortir du strict champ de la métapsychologie et est donc indécidable pour la psychanalyse. Et cela n’empêche de toute façon pas d’ouvrir la question de circonstances antérieures intervenant dans le contexte traumatique.

Freud commence à souligner la question de l’impact de l’angoisse de castration dans la genèse du fétiche dès l’article de 1927 sur le fétichisme et à une époque où il explore l’impact de l’angoisse de castration dans différents textes comme, en particulier celui qu’il consacre à l’effroi face à « la tête de méduse » (1922). On se souvient de l’argument que file Freud dans ce dernier texte. L’effroi causé par la tête de méduse doit être mis en lien avec l’angoisse de castration, la multiplication des serpents qui couvrent la tête de la méduse représente, tels des fétiches, autant de dénis de la castration féminine. L’hypothèse est celle d’un déplacement du bas vers le haut, du sexe féminin vers le visage féminin. En appui de sa démonstration apparaît une figure, celle de la tête de Méduse peinte par le Caravage. Mais on ne peut qu’être frappé par l’étrange grimace peinte par l’artiste, étrange grimace qui évoque un affect de terreur ou d’effroi. Le visage montre l’affect du sujet qui l’observe c’est un visage effrayant / effrayé, un visage-miroir de l’affect de celui qui l’observe. Simple coïncidence peut-être. Mais dans l’article qu’il consacre en 1927 au fétichisme et dans lequel il se penche en particulier sur une forme de fétichisme singulière – sans doute tirée de la cure de l’homme aux loups – le fétiche se situe aussi sur le visage, sur un « brillant du visage ». Ce fétiche est singulier, et il est singulier qu’il soit pris comme exemple majeur du fétichisme car il est totalement atypique et ceci à plusieurs titres.

Tout d’abord pas de bottes de porte jarretelles de frou-frou ou de falbalas d’aucune sorte.
Il apparaît ensuite dans un tableau clinique qui n’est pas principalement marqué du sceau de la perversion, il « joue » sur les mots et les effets de traduction de l’Allemand à l’Anglais – du glance at the nose (coup d’œil sur le nez) de l’anglais au glanz allemand (brillant du nez) -. Effets de traductions qui contiennent une inversion potentielle du sujet : est ce le nez qui « brille », ou le regard porté sur lui qui fait briller le nez, voire, pourquoi pas, la rencontre des deux, indécision du sujet de la « brillance » ? Enfin c’est un fétiche

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« dématérialisé » ce qui a priori peut paraître surprenant dans la mesure où tout porte à penser que le fétiche agit par sa matérialisation perceptive, que celle-ci est nécessaire pour absorber l’hallucination du pénis manquant.
De nouveau c’est sur ou autour du visage qu’il se manifeste, et de nouveau le jeu des traductions produit une forme d’effet « miroir » entre le visage de l’objet et le regard du sujet. En outre, mais c’est déjà vrai de la tête de Méduse, le déplacement du bas vers le haut interroge dans la mesure où l’hypothèse du déplacement perceptif anti traumatique repose sur celle d’un arrêt sur image de la dernière perception précédent la vision traumatique. C’est plausible concernant tout ce qui entoure directement le sexe féminin, les portes jarretelles, les bottes les petites culottes etc. c’est plus difficile à suivre quand le sexe et le visage sont ainsi superposés par déplacement.

Bien sûr face à ces différentes difficultés on ne peut s’empêcher de penser à l’interprétation de type « structuraliste » qui a prévalue à un certain moment de l’histoire de la psychanalyse : l’angoisse de castration est un « organisateur structural» et il plie les données perceptives au besoin de sa fonction organisatrice et réorganisatrice.

Il n’est peut être pas inutile d’explorer une perspective différente et peut-être complémentaire si nous conservons en mémoire notre question de départ : pourquoi certains garçon et certains garçons seulement, pourquoi par exemple « l’homme aux loups » ? Freud indique que l’autoérotisme chez son patient avait reçu des renforcements considérables en lien avec un climat de séduction sexuelle. Poursuivant l’enquête N Abraham et M.Torok, dans « Le verbier de l’homme aux loups », avancent des arguments essentiels dans le même sens, ils s’appuient sur une analyse minutieuse de l’histoire du patient pour faire l’hypothèse de l’organisation d’une crypte chez celui-ci, le lien de la crypte au clivage mériterait d’être plus exploré du coup.

Je voudrais proposer une hypothèse complémentaire en partant de la remarque avancée plus haut qu’il y a des effets-miroirs aussi bien dans La tête de Méduse que dans le cas analysé dans l’article sur le fétichisme. Mon hypothèse serait la suivante: il s’est produit un point de fragilité narcissique antérieur à la découverte du sexe féminin, point de fragilité narcissique lié à un échec ou une torsion plus ou moins étendu de la « fonction miroir du visage maternel » décrite par D.W.Winnicott.

La fonction miroir du visage de la mère – mais sans doute plus généralement des réponses premières de l’environnement maternant – est l’une des expériences majeures de la régulation narcissique première. Entre l’infans et lui-même il y a le reflet que l’environnement lui restitue de lui, de ses affects et de ses processus internes. L’enfant se découvre et s’identifie à partir de ces reflets et échos. On doit même faire l’hypothèse, tout son appareillage premier le laisse pressentir, que dès la naissance le bébé « attend » un tel type de réponse, qu’il naît avec la préconception d’un environnement miroir de lui-même, ce que le concept de narcissisme infantile tente d’ailleurs très bien de cerner.

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Quand la « fonction miroir » est insuffisante ou quand elle subit des torsions trop importantes – l’environnement interprète les états affectifs et les processus des bébés en fonction de ses caractéristiques propres et de sa propre capacité à entrer en contact avec ses propres états internes – le bébé vit une déception narcissique primaire qu’il endure sans pouvoir identifier précisément la source de son mal être. Cela provoque une forme de traumatisme primaire et mobilise des défenses contre l’impact de cette situation traumatique et en particulier des défenses qui amputent le développement de sa subjectivation, des défenses par « retrait de sa subjectivité » hors des expériences traumatiques.

Dans cette perspective le trauma affecte la mise en place du «féminin primaire », de la toute première rencontre avec la question du féminin, la question de la nature de la réceptivité de l’environnement maternant. Mais elle l’affecte de telle manière que le sujet, s’il en garde des traces, n’est pas en mesure de s’en faire une représentation utilisable, une représentation symbolisable. La découverte postérieure et donc secondaire des signes corporels du féminin va donner l’occasion au petit enfant de « figurer » au dehors la blessure première liée à la déception narcissique primaire. La « sexualisation » de la blessure rend possible une suture partielle du trauma, elle permet au sujet de « revenir sur scène », sur la scène dont il avait dû se retirer.

Aller plus loin impose la nécessité de prendre en compte des travaux post- freudiens sur le clivage et la première enfance.

Après et au delà de Freud.

La théorisation du clivage que Freud nous propose est en large conformité avec sa référence centrale « au vu et à l’entendu », référence que ne cesse d’égrener ses divers textes.
Nous devons à S Ferenczi d’avoir assez tôt proposé l’idée qu’il pouvait y avoir des clivage de différents niveaux et donc peut être des formes de retrait de l’investissement du sujet, des formes de son degré de présence à lui-même et à ses expériences subjectives (Erlebnis). Il souligne en particulier qu’il peut y avoir des formes de clivages « profonds » qui affecte la possibilité même de se sentir. Il ne s’agit donc plus simplement de ne pas voir ou de ne pas (se) voir, mais il s’agit de ne plus sentir ce qu’on sent, de ne plus (se) sentir.

Pour Freud, dans la majeure partie de son œuvre, la symbolisation et l’activité représentative est réduite à l’opération qui fait passer de la représentation de chose (visuelle) à la représentation linguistique ou représentation de mot. Même s’il entrevoit un processus qui fait passer de la trace première (la trace mnésique perceptive, la « matière première psychique », le représentant psychique de la pulsion, la motion pulsionnelle, le Ça etc.) à la représentation de chose, il réduit ce processus à une forme de « domptage » énergétique, à un deuil premier de la recherche de « l’identité de perception » hallucinatoire ou quasi hallucinatoire. Ce n’est que lorsqu’il s’avise, dans Construction en analyse de la possibilité que perception et hallucination soient simultanées, que ce modèle commence à

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être sérieusement battu en brèche et qu’il entrevoit la possibilité que la perception soit investie de manière hallucinatoire. Il en fait alors un pivot possible du traitement de la psychose.
D.W.Winnicott fondera quant à lui l’ensemble de sa théorisation sur la simultanéité d’une hallucination (le crée) et d’une perception (le trouvé) pour former le paradoxe des processus crées/trouvés. D Anzieu pour son compte ouvrira toute la question de l’importance du corps senti en introduisant le concept de «Moi-peau» puis la problématique des diverses «enveloppes psychiques ».

De tels apports modifient en partie notre représentation de ce que Freud appelait en 1911 « le cours des évènements psychiques », elle la modifie en introduisant le senti et donc un niveau supplémentaire de complexité, au delà du simple passage du vu à l’entendu, et par voie de conséquence une complexification de la question du clivage.

Il me faut donc essayer de préciser maintenant comment, compte tenu de ces apports, on peut modéliser le « cours des évènements psychiques » et ce qui peut affecter chacune de ses étapes.

Le cours des évènements psychiques.

Il nous faut partir de l’impact premier de l’expérience psychique, ce que Freud nomme à diverses reprises (1900, 1920, 1923) «la matière première psychique », mais qu’il nomme à d’autres moments selon son angle d’approche comme nous l’avons évoqué plus haut : trace mnésique perceptive, représentant psychique de la pulsion, Ça, ou motion pulsionnelle.

Cette matière première est complexe, elle est multi-perceptive (elle se compose d’impression en provenance des cinq sens) multi-sensorielle (elle mobilise la sensori-motricité) et multi-pulsionnelle. Mais elle est aussi en partie inconsciente. Elle est en partie, et même quand l’expérience n’est pas traumatique, énigmatique du fait de sa complexité et qu’elle est en partie inconsciente et peut-être « non susceptible de devenir consciente sous sa forme première » (Freud 1923). Mais elle ne peut non plus être d’emblée subjectivée, elle est « matière psychique », Ça, pas encore matière subjective : la trace première est trace de l’impact du réel sur un sujet, elle mêle ce qui vient du dehors, le non moi, et l’impact et la réaction du sujet, de manière non discriminée puisqu’elle est à l’interface des deux, elle est donc « sans sujet ni objet ».

Hypercomplexe et énigmatique la « matière première psychique » n’est pas immédiatement saisissable, elle doit être médiatisée et décondensée pour devenir assimilable et intégrable.
La première urgence de l’appareil psychique est de la dompter (Freud) de s’en assurer la main mise. Ce n’est que dans un second temps, et dans un climat de sécurité que le sujet pourra se présenter de nouveau l’expérience vécue pour

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tenter de la symboliser et l’intégrer. « Le temps où ça se passe n’est pas le temps où ça se signifie » aime à souligner A.Green.
Mais pour subjectiver l’expérience le sujet à besoin de « la faire passer dans les sens » : « rien n’est dans la pensée qui ne fut d’abord dans les sens » souligne Freud à diverses reprises à partir de Locke. Et s’il ne méconnait pas l’objection de Leibniz – « si ce n’est la pensée elle-même » – Freud affine sa réponse en soulignant que si la pensée elle-même n’est pas dans les sens par contre sa symbolisation et son appropriation subjective passent, elles, par les sens (Freud 1913 chapitre sur l’animisme). L’expérience va donc devoir être médiatisée et pour cela transférée dans des objets « matérialisés ». C’est là que la fonction miroir de l’environnement premier joue tout son rôle.

Les premières formes de représentations symboliques produites par cette manière de retracer l’impression dominante de l’expérience vécue ont été décrites en France par D Anzieu et P Aulagnier respectivement sous les noms de « signifiants formels » et de « pictogrammes ».

Il s’agit de processus « sans sujet » conformément à notre hypothèse concernant la matière première psychique, des processus qui se présentent sous une forme sensori-motrice : « ça glisse », « ça prend », « ça tombe », « ça pénètre » ou encore « trou sans fond » ou « blessure ouverte » etc. plus ou moins accompagnée des pictogrammes d’appropriation « prendre en soi » ou de rejet comme « cracher ».

Ces premières formes représentatives vont être ensuite déployées et explorées pour être scénarisées dans des mises en scènes qui vont proposer ou déterminer un sujet et un objet pour configurer des scénarii susceptibles de raconter une histoire.

Par exemple un patient raconte la série de rêves suivante : premier rêve « deux parties se rejoignent », second rêve, « deux planches s’assemblent ça fait comme une luge, je monte sur la luge et glisse, je l’arrête et remonte la pente ». Il commente, « je vais mieux avant ça ne s’arrêtait pas ». Quand le sujet (re)vient sur scène il peut contrôler le signifiant formel « ça glisse » et prendre les commandes du processus.

Retour au clivage.

Le clivage opère lors de ces premières opérations du cours des évènements psychiques, il affecte la possibilité du sujet à venir ou revenir sur la scène pour en prendre le contrôle, en devenir le sujet, l’acteur et ainsi à sortir de la contrainte de répétition « sans sujet ».

L’impression première, la matière première de l’expérience est traumatique, elle produit de l’effroi, de la terreur et une agonie psychique qui marque l’effort du sujet pour tenter de la dompter, de s’en rendre maître mais aussi son échec. Face à cet échec le sujet potentiel se retire pour « survivre », « clivage au moi » et il mobilise des défenses contre le retour de l’expérience traumatique –

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immobilisation, gel de l’expérience, tentative de neutralisation énergétique par des contre investissements…
Cependant l’opération de retrait subjectif produit une blessure narcissique ouverte vécue comme une amputation de l’être, une reddition, un anéantissement, elle est douloureuse. Si le sujet ne peut « endurer et dompter » l’expérience traumatique il peut encore, ultime effort, auto représenter son processus de retrait. Ce sont les formes de ce retrait qui se retrouvent dans les angoisses extrêmes auxquelles la psychose, mais plus généralement les situations traumatiques, nous confrontent, c’est ce retrait qui donne l’impression de mort imminente qui accompagne le traumatisme, de catastrophe identitaire. Le sujet se retire par liquéfaction, ou par morcellement, par désintégration, néantisation etc. Les angoisses auto représentent ensuite la procédure de retrait du sujet, la forme à laquelle il a dû recourir ou qui a accompagné le retrait, métaphorisées la plupart du temps à partir du corps, elles témoignent du fait que cette opération s’est accompagnée de lutte pour rester en scène et d’un échec plus ou moins étendu de cette lutte pour rester sujet.

Mais la survie n’est pas la vie, même si elle permet de continuer à vivre. Les expériences non intégrées du fait du clivage et du retrait subjectif sont soumises à la contrainte de répétition – c’est ce que Freud comprend lors de son exil terminal à Londres peu avant sa mort -, elles tendent à faire retour, à être réactivées, en quête d’un statut psychique mieux subjectivé. Mais ce « retour du clivé » menace à son tour l’économie de survie que le sujet a pu mettre en place et il développe des mécanismes de défense contre le retour du clivé ou organise des formations psychiques palliatives – qui sont au cœur des tableaux des souffrances narcissiques-identitaires (R.Roussillon 1999) – qui restent très psychiquement couteuses.

C’est ce coût qui peut conduire les sujets à tenter une demande d’aide ou à mettre en place des formes d’appels à l’aide « sans sujet » demandeur, et qui peut rendre possible la rencontre avec un dispositif de soin qui peut tenter d’offrir une alternative aux « solutions historiques » mises en place par le sujet.

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