INTERSUBJECTIVITÉ ET INTER-INTENTIONNALITÉ.

 

Intersub et inter intentionalité 2014

 

INTERSUBJECTIVITÉ ET INTER-INTENTIONNALITÉ.

 

R.Roussillon

 

1-Introduction.

Les idées que je vais proposer constituent une forme d’introduction au concept d’inter-intentionnalité, à l’idée que l’intentionnalité est inter-intentionnalité, qu’elle doit être comprise en fonction de l’exploration de l’intention de l’objet l’autre-sujet considérée comme l’une des problématiques centrale de l’intersubjectivité. Elles se donnent comme une forme de causerie et donc pas dans une trame d’argumentation serrée, le style en sera plutôt pointilliste.

La forme que je propose témoigne d’un état de la question, nous n’en sommes pas, je n’en suis pas, à un point d’avancée tel que la présentation « magistrale » est possible, l’idée d’un chantier n’est pas non plus ad hoc, un chantier suppose des fondations, même si elles sont visibles, il suppose une architecture. Le style pointilliste s’impose du fait qu’il y a à poser ensemble des réflexions éparses, avec l’idée qu’elles introduisent une problématique qui n’est pas encore clairement définissable, dont les fondements ne sont pas encore clairement lisibles. Son thème en sera donc la question de l’inter-intentionnalité comme forme majeure de l’intersubjectivité.

Le concept d’intentionnalité est un concept important de la phénoménologie et il a pris depuis quelques années une certaine valeur chez certains théoriciens des neurosciences, et j’aimerais signaler à ce propos la référence à la très bonne synthèse proposée pas P.Jacob dans le livre qu’il consacre à « L’intentionnalité comme problème de philosophie de l’esprit ».

Ceci pour souligner que le concept des philosophes a commencé à concerner directement les cliniciens à partir du moment où il a fait un retour en force sur la scène de la recherche avec les travaux des cognitivistes en particulier ceux qui sont consacrés à la TOM (Theorie Of Mind) et à l’Empathie (qui se présente comme une capacité à partager l’affect d’un autre-sujet en ayant une représentation de l’intention de celui-ci).

Il peut fournir une plate-forme intéressante pour un dialogue psychanalyse-neurosciences à condition d’y trouver un écho de nos problématiques cliniques, et ceci autour de l’évolution de nos pratiques cliniques et de la métapsychologie. Autrement dit à condition de l’articuler à la question d’une « topique de la subjectivité », voire à une topique de l’entre-je et de l’entre-jeu. La question de l’intention est en effet au cœur de la problématique du sujet, mais peut-être aussi, ce sera la question que je vais engager, au cœur de la rencontre du sujet avec l’autre-sujet, avec un autre-sujet. C’est pourquoi j’ai situé l’inter-intentionnalité comme horizon de ma réflexion.

Mais, pour pouvoir nous être utile, le concept d’intention doit être repris au sein d’une conception du sujet humain qui comporte une vie psychique inconsciente, ce qui ouvre, par exemple à des notions comme celle d’une intentionnalité inconsciente, concept qui heurterait sans doute plus d’un philosophe de l’esprit.

Je propose d’explorer trois points, trois questions qui s’articulent successivement autour de celle du croisement avec la pulsion, de celle des niveaux de complexité de la question de l’intentionnalité enfin de celle de l’inter-intentionnalité.

 

2-Intentionnalité et la pulsion.

L’entrée dans la problématique par la question du concept de pulsion est celle qui, sans doute, est la plus centrale pour situer la place possible de l’intentionnalité dans la métapsychologie.

Il est utile de rappeler en liminaire que, pour ce qui me concerne, j’essaye de souligner depuis plusieurs années que la conception freudienne de la pulsion implique que celle-ci soit considérée non seulement en fonction de la question du plaisir et de la satisfaction, approche la plus classique, non seulement en fonction de son « formant en emprise » (P.Denis), mais aussi de sa valeur « messagère », comme porteur et vecteur des messages intersubjectifs. Cette proposition sera implicite à mon développement.

Pour en venir à Freud il évoque la question de l’intention dans la définition qu’il propose en 1916 du sens. Dans Les leçons d’introduction à la psychanalyse, il énonce : «  Mettons nous une fois de plus d’accord sur ce que nous entendons par sens d’un processus psychique. Rein d’autre que la visée (l’intention dit l’ancienne traduction) qu’il sert et la place qu’il occupe dans une série psychique » (S.Freud OC : XIV p35).

Donc pour Freud sens, visée psychique, donc intention, sont quasi des synonymes. L’intention, la visée, est ici référée au désir, à une certaine forme de désir, le désir actif, celui qui vient du Moi, celui qui témoigne de l’introjection d’une motion pulsionnelle.

D’emblée donc, dès que l’on entame une approche psychanalytique de l’intention, surgit la question de l’intentionnalité inconsciente, du désir inconscient, la visée inconsciente, donc du sens inconscient.

Pulsion et intention ont donc un recouvrement partiel : pas d’intention sans pulsion, mais la pulsion ne produit pas nécessairement de « l’intention », il faut en plus qu’un sujet s’empare de la motion pulsionnelle et la fasse sienne, que ce soit de manière délibérée et consciente ou de manière inconsciente. Ici la question ouvre sur celle des conditions de l’introjection pulsionnelle et celle des conditions de la « conscience » celle-ci.

 

Dans nos relations courantes aux autres sujets, comme dans nos réactions à nos propres actes, nous réagissons à l’intention, au sens, et pas simplement au fait. Ceci dès qu’un espace est laissé entre fait et sens, quand le sens n’est pas rabattu sur le fait (comme dans les processus paranoïaques par exemple). Le fameux « je ne l’ai pas fait exprès » est l’archétype même de l’excuse qui atténue la violence éventuelle du fait ou provoquée par le fait, l’excuse du fait passe par son écart avec l’intention (consciente). Inversement dans la position subjective paranoïaque tout fait est issu d’une intention, il traduit une intention, il n’y a pas de fait « neutre », pas de négatif de l’intention.

 

Pour le clinicien par contre la question présente des niveaux supérieurs de complexité.

Il y a l’intentionnalité fausse, donnée et fausse, mais aussi faussée par effet intersubjectif. On se souvient ainsi du fameux : « Pourquoi me dit-tu que tu vas à Lemberg, pour que je crois que tu vas à Cracovie, alors que tu vas vraiment à Lemberg ?» que Freud évoque dans Le mot d’esprit et son rapport avec l’inconscient de 1905.

Mais il y a aussi l’idée d’une intentionnalité inconsciente, l’idée qu’il y a un niveau inconscient de l’intentionnalité et du sens, que le sens et l’intention ne s’épuisent pas par les raisons avancées.

Et encore l’idée que l’intention de l’autre est peut être énigmatique. Par exemple quand F.Sironi s’interroge sur la complexité des rapports victimes vs bourreaux, elle souligne combien, dans l’élaboration de la psychothérapie des victimes, l’exploration de « l’intention » du bourreau est déterminante, et ceci d’autant plus, par exemple, que celle-ci apparaît comme énigmatique. La plupart des tortures sont, en effet, exercées pour obtenir des « renseignements » … que les tortionnaires ont déjà ! La « logique » de l’intérêt manifeste du tortionnaire est alors battue en brèche, elle ouvre l’énigme de l’intention de celui-ci.

Nombreuses sont les situations cliniques dans lesquelles l’impression que le sujet doit explorer à tout prix l’intention de l’autre s’impose, et ceci même dans la clinique des âges précoces, ce qui nous conduit à évoquer la position des « théoriciens de l’esprit ».

 

Ceux-ci ont le mérite d’avoir ouvert, au sein des sciences cognitives, la question de la représentation – de sa présence et de sa forme -, qu’un sujet pouvait se faire de « l’esprit » d’un autre, de ses « états d’esprit ». La théorie de l’esprit est aussi en conséquence une théorie de la compréhension des intentions de celui-ci. Il s’agit ici bien sûr d’intention délibérée, de l’intention consciente de l’autre-sujet. On se souvient que, par exemple l’une des propositions de certains d’entre eux a été de souligner l’absence d’une telle théorie chez les autistes.

La théorie de l’esprit est explorée, en particulier dans l’enfance, à l’aide de petits dispositifs expérimentaux qui méritent que l’on s’y attarde un peu.

Premer et Winner ont ainsi proposé l’expérience dite de Maxi. Maxi range une tablette de chocolat que sa mère, en son absence change de place. La question alors posée aux enfants observateurs de la scène, est celle de savoir où Maxi va chercher la tablette. Les enfants de trois ans restent centrés sur leur information d’observateur, Maxi va chercher le chocolat là où il est, par contre ceux de cinq ans sont capables d’indiquer une recherche en fonction de l’information supposée de Maxi, ils sont capables de se décentrer. On peut ainsi explorer la représentation que l’enfant se fait de la représentation de l’autre.

Plus tard Baron-Cohen a proposé l’expérience célèbre de Sally et Anne. Sally dépose une bille dans un panier, Anne déplace en l’absence de Sally la bille et la place dans un panier, la question est alors de savoir où Sally à son retour va chercher la bille. Baron-Cohen teste son expérience auprès d’enfant autistes qui dans onze cas sur douze, indiquent qu’elle va chercher la bille là où elle est et non là où elle est supposée croire qu’elle est. Il avance alors l’hypothèse que les enfants autistes n’ont pas de théorie de l’esprit, c’est-à-dire pas de représentation de l’intention de l’autre. Je dirais plus simplement pas de capacité de décentrement et je vais essayer de montrer pourquoi.

 

3-Intentionnalité reconnue et réfléchie, intentionnalité inconsciente.

 

L’expérience, en effet, n’est pas dénuée d’intérêt, mais elle appelle quelques commentaires quand un clinicien se penche sur son déroulement et les conclusions que les théoriciens de la théorie de l’esprit en tirent. On peut remarquer, ce qui ne semble pas troubler les expérimentateurs, que la situation proposée présente des points de complexité, voire de conflictualité potentielle. Par exemple quelle est l’intention de celui qui cache l’objet ? Comment cette question peut-elle interférer avec celle, officielle, de l’expérience ?

L’intention de cacher me conduit ainsi à la question de l’intention cachée, et à celle de l’intention inconsciente.

Rien ne permet d’inférer de cette expérience qu’avant qu’une théorie de l’esprit soit manifeste et donc utilisable dans une telle expérience, il n’y a pas de théorie de l’esprit inconsciente et non repérée comme telle, non réfléchie. Tout à l’inverse, et en particulier la clinique du premier âge, me porte à penser que des très petits enfants, et ceci bien avant l’âge auquel ils sont supposés posséder une théorie de l’esprit, réagissent à l’intention de l’autre, donc à ce qui se joue dans l’esprit de celui-ci, en particulier pour des personnes par eux investies.

J’ai renoncé à prendre des exemples dans le monde des singes et des observations de Premak où une certaine empathie et une identification à l’intention de l’humain se manifeste chez des animaux. Nous y reviendrons à la fin de la réflexion.

Restons en au monde du petit enfant. D.Stern rapporte l’expérience suivante : un enfant de 13 mois observe un homme qui tente de rentrer un tuyau dans une boulle. Le lendemain l’enfant est placé dans la même situation que celle qu’il observait le jour d’avant. Il essaye immédiatement de résoudre le problème auquel l’homme était confronté. Par contre si la tentative n’est pas faite par un humain mais par une machine ou même un « androïde » ou un robot qui ressemble à un humanoïde, l’enfant ne s’intéresse pas au problème le lendemain. Ce à quoi l’enfant a été sensible c’est à l’intention de l’homme, ce à quoi il a pu s’identifier, ce qu’il eu envie d’imiter, c’est à ce qui ainsi caractérise le vivant, les machines n’ont pas d’intention. Ce qui suppose qu’il en ait une certaine représentation, même si celle-ci n’est pas encore réflexive

Mais on peut aussi démontrer que, très tôt, les enfants établissent des stratégies pour explorer l’intention de l’autre. J’emprunte l’exemple suivant à une thérapie effectuée par Winnicott et je propose mes propres commentaires à son observation clinique pas du tout orientée sur les questions qui nous occupent.

L’observation se trouve dans un article de 1945, L’observation des enfants dans une situation établie » (In Psychanalyse et Pédiatrie). Winnicott raconte comment il traite une petite fille de 13mois qui souffre d’insomnie, a cessé tout jeu et présente des convulsions régulières à la suite d’une gastro-entérite infectieuse quelques mois plus tôt.

Winnicott va traiter cette petite fille en trois séances de 20 mn sur trois jours. Il serait hors de propos d’essayer d’analyser l’ensemble de la situation présentée, ni de se pencher sur les ressorts profonds de l’action thérapeutique, je veux simplement mettre l’accent sur une particularité du traitement. La petite fille a besoin de mordre trois fois Winnicott dans le cours du traitement, elle a aussi besoin de jeter la spatule qu’il lui tend à une autre séance, trois fois aussi. Ma question est la suivante, pourquoi trois fois, pourquoi trois fois au moins car cela suffit dans la dynamique des séances pour passer à autre chose et faire cesser la répétition ?

Dans la première séance, la petite fille est assise hurlante sur les genoux de Winnicott qui remarque un « mouvement furtif » de celle-ci pour lui mordre le doigt. Il se laisse mordre par trois fois. C’est la « logique » de cette répétition sur laquelle je souhaite me pencher.

La première morsure peut avoir pris l’objet par surprise, elle exprime un mouvement pulsionnel, mais ne renseigne aucunement sur la réaction de l’objet autre-sujet, sur son intention donc, son « état d’esprit ». Il faut donc mordre l’objet une seconde fois pour vérifier qu’il se laisse mordre sans retrait ni rétorsion, donc explorer son intentionnalité, le sens du fait qu’il a restitué la spatule. Ce n’est que lorsque cette vérification a pu avoir lieu que la troisième morsure prend toute sa valeur : celle de mordre l’objet en sachant que cette morsure est acceptée par l’objet ! C’est-à-dire en connaissance de cause, en connaissance de l’intention de l’objet, ou plutôt de l’absence d’intention de rétorsion ou de retrait, donc de son acceptation du mouvement pulsionnel de l’enfant. S’il faut trois morsures c’est pour pouvoir explorer l’esprit de l’objet, son « intention », dans une dialectique de l’exploration de celle-ci donc. Et pourtant à cet âge, il n’y a pas de théorie de l’esprit repérée, pas de théorie cognitive de l’esprit selon les théoriciens de la théorie de l’esprit. On se souviendra aussi, à propos de ces logiques inter-intentionnelles, du célèbre « problème des prisonniers » que J.Lacan a en son temps superbement décrit et analysé.

G.Bateson a exploré la catégorie psychique du jeu à partir des transactions que portent certains comportements qui transmettent le message « jouons nous ? », ou encore « ceci est-il un jeu ?». On peut donc aussi analyser la séquence de la petite patiente de Winnicott à partir de la question de l’exploration de cette question « est-ce un jeu », ou mieux encore « est-ce que ceci peut devenir un jeu ? », les « réponses » de Winnicott seraient alors à évaluer à l’aulne de cette question implicite, potentielle, dans la morsure ou le jeter de la spatule. Mais on peut aussi penser que les réponses de Winnicott permettent à la petite fille de « découvrir » que son intention cachée, inconsciente, potentielle, était de jouer. Nous ajoutons donc l’idée qu’il peut y avoir une intention « potentielle » qui ne devient intention effective que si certaines conditions intersubjectives sont réunies.

C’est aussi, dans le monde des origines de la subjectivité, à partir de la réponse de l’autre-sujet que le sujet explore et découvre ses propres intentions. On imagine bien sûr le risque de malentendu qu’une telle nécessité comporte, le risque de « mal répondu », de mal dit, de « malédiction ».

C’est ce que R.Fairbairn par exemple explore dans la clinique de ce que j’ai nommé en 1991 « le paradoxe de l’amour destructeur ». Un enfant de moins d’un an a un élan vers sa mère, celle-ci réagit à celui-ci par un mouvement de recul. Il attaque alors sa mère qui se voit ainsi confirmer son interprétation première, celle qui motivait son recul, l’enfant « veut » lui faire mal, etc. L’enfant s’identifie à l’intention que l’autre lui prête, il « découvre » son intention supposée à partir de la réponse de l’autre-sujet. La dialectique intersubjective est une dialectique de l’inter-intentionnalité, c’est au niveau des intentions supposées que s’établissent les échanges.

Ces considérations nous conduisent alors, a contrario, à la conception de « l’amour impitoyable » que Winnicott propose. Dans la conception que Winnicott nous propose, il souligne que l’enfant doit pouvoir ne pas tenir compte de l’objet dans l’expression de ses élans pulsionnels. La pulsion première serait « sans égards » pour l’objet, aurait besoin d’être sans égards pour l’objet, pour être introjectable.

D’une certaine manière la position de Winnicott serait alors celle d’un registre premier où la question de l’intention de l’autre-sujet serait suspendue, où elle n’aurait pas à être prise en compte.

Mais les données cliniques ne sont pas incompatibles avec une interprétation un peu différente. Celle du fait que le bébé serait en quête d’un objet dont l’intention est d’effacer ses propres besoins, peut-être même sa propre intentionnalité, ses désirs propres, pour se mettre au service des besoins du bébé. Ceci pourrait définir l’exploration de la « position maternelle » de l’objet. Il cherche un objet qui a envie « d’être mère » du bébé qu’il est. Dès lors le dialogue de l’amour impitoyable serait le suivant « veux-tu être une mère pour moi ? », ou encore « que ta réponse à mon amour impitoyable me dise ce que c’est qu’être une mère pour moi ».

Les recherches actuelles de Béatrice BeBee sur les modalités de la communication précoce nous enseignent que ce que l’on appelle les « interactions » précoces ne sont pas des « interactions ». Selon le modèle de « l’interaction », l’action de l’autre répond à l’action de l’un et ainsi de suite, chacun à son tour. Or ce que montre Bebee est que cette conception est approximative, et qu’en réalité les deux protagonistes parcourent tous les deux une séquence interactive d’emblée programmée, une séquence qui met en scène un « scénario » déjà établi, qu’ils jouent chacun leur partition d’un scénario déjà écrit.

La réponse de l’un et celle de l’autre sont évaluées à l’aulne d’un programme préalable. Pour comprendre comment cela se passe, on peut penser à un « échange » entre deux boxeurs. Si le second boxeur attend que le coup du premier parte pour commencer à l’éviter, il n’a pas le temps de l’éviter et reçoit le coup. L’expérience montre qu’il commence à éviter le coup avant qu’il ne parte. Il est « anticipé », mais il n’est « anticipable » que parce qu’il appartient à une séquence préalablement « définie ». Pas de manière consciente bien sûr.

De telles expériences portent sur les micros séquences temporelles, et bien sûr il y a la question de l’enchaînement des séquences, et éventuellement des macro-séquences qui concernent l’enchaînement des séquences, voire leur viol éventuel. Une collègue avec qui je lisais cet article de BeBee, se demandait si cela n’expliquait pas ce que son observation de supervision lui enseignait. Après une séance de supervision, il n’est pas rare de voir un effet quasi magique de celle-ci : dès le début de la séance suivante avec l’enfant l’interaction a changée, et ceci apparemment avant même que le clinicien n’aie eu le temps de transmettre à l’enfant le fruit de sa séance de supervision. Comme si c’était bien dès le début de la séquence que les choses se passaient, et qu’une séquence ou une autre était mise en acte.

Tout ceci appelle des recherches complémentaires, mais effectuées à l’aide de ces nouveaux paradigmes.

 

4-Problèmes d’inter-intentionnalité.

Pour terminer cette présentation des jalons que je propose pour introduire le concept d’inter-intentionnalité, je voudrais vous soumettre comment apparaissent quelques problèmes d’inter-intentionnalité. Certains d’entre eux ont déjà été rapidement évoqués passim dans mes remarques précédentes.

Tout d’abord une proposition : « l’intention est ce qui représente un sujet pour un autre sujet ». L’intention ne se pense bien que dans l’entre je, que dans l’inter-intentionnalité, l’intention de l’un vise l’intention de l’autre. Ce qui ouvre deux grandes questions.

La première est que l’intention de l’un vise toujours aussi, mais pas exclusivement bien sûr, c’est-à-dire entre autre, à explorer l’intention de l’autre. Une de ses dimensions est l’exploration de l’intention de l’autre, par la représentation de laquelle elle se détermine. Autrement l’intention de soi dépend aussi de la réponse de l’autre à l’intention de soi, y compris au niveau de la « connaissance » de l’intention de soi, de la « reconnaissance » de l’intention de soi.

La seconde est qu’un des grands problèmes est celui de savoir comment transmettre son intentionnalité propre, et ceci en particulier dans les situations limites et extrêmes.

Deux exemples pour faire saisir les questions ainsi impliquées.

Si l’on veut « dompter » ou mieux apprivoiser les dauphins il faut arriver à les convaincre que l’on n’a pas de mauvaises intentions à leur égard.

Voici comment les « dresseurs » de dauphins procèdent.

Les dauphins sont des animaux attachants qui ont pris place dans le bestiaire favori des enfants depuis le fameux Flipper, cependant ce sont des animaux capables de vous trancher le bras d’un coup de mâchoire, celles-ci sont en effet munies de rangées de dents acérées et très dangereuses.

Les « dresseurs » de dauphins placent une partie de leur anatomie dans la gueule du dauphin, par exemple leur bras. Le dauphin exerce une pression de ses dents tranchantes sur le bras du dresseur, il fait sentir qu’il peut trancher celui-ci. Celui-ci ne doit pas retirer le bras. Le dauphin ne « mord » pas alors vraiment le bras ainsi offert. Puis il se retourne alors et offre à son tour son ventre, la partie la plus vulnérable de son corps, au dresseur. Celui-ci doit alors placer sa main sur le ventre et, à son tour exercer une pression sensible sur le ventre de l’animal.

Ainsi chacun a-t-il put transmettre son « intention » amicale à l’autre, au sein d’un dialogue corporel, seul langage possible entre un homme et un animal. Le passage par une situation limite, voire extrême, dans laquelle chacun se présente sans défense à l’autre et accepte de courir le risque d’une grave atteinte, voire de mettre sa vie en péril, est nécessaire à une transmission de l’intention qui entraîne la conviction de celui à qui elle s’adresse.

Autre exemple dont les films de Western nous donnent de nombreuses formes. Typiquement la situation se présente de la manière suivante. Les tuniques bleues et les indiens, à la suite d’une série de malentendus liées aux écarts culturels et aux écarts de langages, vont s’affronter et s’entre détruire, il est possible aussi que les un et les autres, les uns ou les autres aient été manipulés par quelque trafiquants d’armes ou d’alcool. Il est clair que les indiens vont être défaits et que le chef des tuniques bleues est relativement obtus. L’éclaireur, généralement un blanc élevé chez les indiens ou dans leur proximité ou encore métis de blanc et d’indiens, donc un homme de « double culture » déchiré entre deux appartenances, est conscient du massacre inutile qui se prépare. Il décide de tenter une dernière ambassade auprès des indiens pour éviter la guerre.

Les indiens sont réfugiés dans la montagne, et on ne peut atteindre leur camp qu’en acceptant de s’engager, au péril de sa vie, dans l’escalade de celle-ci. Le moment crucial est celui où il se présente, sans défense et sans armes dans les premiers contreforts du territoire indien, où il entre donc « dans la gueule du loup ». Là quelque sauvage impétueux pourrait s’aviser de lui décocher immédiatement une flèche meurtrière. Typiquement la menace est là, elle se fait sentir, ce qui fait partie de la stratégie d’exploration de la nature de ses intentions, mais ne se concrétise pas, les guetteurs s’aperçoivent qu’il vient effectivement sans défense, s’emparent de lui et le conduisent auprès des chefs indiens.

L’éclaireur, dans la mesure où il a risqué sans vie « sans défense et sans arme » est alors considéré comme n’ayant pas « la langue fourchue ». La mise en péril de sa vie entraîne la conviction des indiens sur ses bonnes intentions, mais surtout sur le fait qu’il dit vrai, c’est-à-dire qu’il y a coïncidence entre son intention affirmée et son intention effective. Ce n’est que par la mise en péril de sa vie, que par le passage par la « situation-limite », que se révèle sa bonne foi, qu’il peut arriver à convaincre de celle-ci. Ce n’est que par cette forme de langage de l’acte, de langage « en » acte, qu’il peut entraîner la conviction.

Les malentendus éventuels peuvent alors être levés, et les conditions d’un dialogue rétablies.

 

Je terminerais sur une dernière remarque pour en revenir à nos problématiques cliniques. Toute proportion gardée une telle situation est analogue à celle à laquelle les cliniciens sont souvent confrontés quand il s’agit de convaincre certains sujets affecté de problématiques narcissiques-identitaires, que les traumas dont ils ont été affecté par le passé ne vont pas se reproduire s’ils acceptent de lever leurs défenses au sein de la situation thérapeutique.

La question souvent fondamentale en début de cure, ou dans tout mouvement crucial de la cure dans lequel il y a besoin d’une refondation de l’espace analysant, est celle de l’intention profonde, et au-delà du manifeste, du clinicien. Cette exploration est cruciale car c’est celle qui engage la possibilité de remettre en chantier les zones blessées de soi, elle est tellement cruciale qu’elle nécessite que le sujet prenne une série de précaution quant à la nature profonde des intentions du clinicien.

Dans De l’angoisse à la méthode, sans doute l’un des livres majeurs de G Devereux, celui-ci avance une proposition fondamentale pour les méthodologies en sciences humaines : « l’observé observe l’observateur ». Ce qui signifie que le sujet humain explore celui qui l’observe et l’explore, et qu’il l’explore par les messages qu’il lui adresse. Nous n’observons jamais un autre-sujet nous observons les messages qu’il nous adresse et qui eux mêmes nous « observent », observent ce que nous allons en faire, c.-à-d. observent nos intentions.

Il en va ainsi dans les cures de psychothérapies psychanalytiques et sans doute même dans toutes les psychothérapies, l’analysé « analyse » l’analyste ou le clinicien, il l’explore, il a besoin de l’explorer pour mesure précisément le degré réel de « sécurité » de la situation. Et il a besoin de mesurer le degré de sécurité de la situation pour savoir jusqu’où il peut relâcher certains mécanismes de contrôle et de défense, pour savoir jusqu’où il peut laisser revenir à la surface psychique les zones blessées de son histoire, jusqu’où il peut remettre en chantier les « solutions » historiquement mises en place pour pallier aux effets traumatiques de certaines de ses expériences passées. Je pense que l’on ne donne pas assez de place dans l’analyse du processus thérapeutique et dans son évaluation à ces processus qui se déroulent à bas bruits, à l’insu des deux protagonistes, en toute inconscience mais sont pourtant assez décisifs pour évaluer ce qui a pu être remis en jeu et au travail et ce qui est resté hors analyse.

 

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