PLURALITÉ ET POLYMORPHIE DE LA SEXUALITÉ INFANTILE

à l’occasion du CPLF sur le sexuel infantile

SEXUEL et SEXUALITÉ INFANTILE

PLURALITÉ ET POLYMORPHIE DE LA SEXUALITÉ INFANTILE     Janvier 05

R Roussillon.

 

1-Sexuel et sexualité.

L’une des caractéristiques fondamentales de la conception psychanalytique du sexuel et de la sexualité est l’élargissement considérable qu’elle propose et nous conduit à reconnaître du champ de ceux-ci. En effet, si d’un point de vue psychanalytique, la vie psychique ne peut être réduite à la dimension du sexuel, par contre celle-ci est toujours présente et active dans les processus qui la parcourent et les conflits et formations qui la constituent. L’hégémonie du sexuel en psychanalyse est étroitement liée à la question du plaisir, au primat du principe du plaisir-déplaisir. On peut même dire que le sexuel est la forme majeure d’expression de ce principe fondamental qui gouverne le fonctionnement et l’économie de la psyché. Le plaisir, dont la psychanalyse fait l’un de ses deux principes fondamentaux de l’analyse « du cours des évènements psychiques », ne peut être compris sans référence au sexuel.

Mais en même temps que la psychanalyse élargit la conception du sexuel, elle en dérive considérablement le sens. D’une part, elle disjoint sexuel et sexualité, elle reconnaît une part de sexuel en dehors de la sexualité, en dehors des manifestations de la sexualité, mais inversement elle peut aussi souligner la présence d’enjeux non-sexuels dans la sexualité elle-même. Mais d’autre part, en introduisant la notion d’une sexualité prégénitale, elle disjoint aussi la sexualité du sexe lui-même, elle reconnaît un caractère sexuel « normal » à d’autres zones corporelles que les zones proprement « génitales ». En d’autres termes elle admet une polymorphie des formes d’expression du sexuel, elle nous apprend à lire le sexuel dans des formations, des fantasmes, et des processus dans lesquels il n’apparaissait pas de manière manifeste. Les concepts de sexuels et de sexualité subissent donc une dérivation qui en transforme profondément le sens habituel, c’est là l’une des raisons essentielles du malentendu qui peut parfois opposer les psychanalystes aux autres théoriciens de la psyché humaine.

Aussi bien la conception psychanalytique du sexuel et de la sexualité ne peut être appréhendée sans référence à la reconnaissance d’une vie psychique inconsciente, et d’enjeux inconscients de la vie psychique. C’est un truisme de le rappeler, mais on peut constater combien une telle évidence peut vite être oubliée, et est oubliée par ceux qui contestent la place que la métapsychologie psychanalytique confère au sexuel, en particulier quand il s’agit de la sexualité infantile. C’est d’ailleurs la reconnaissance d’une dimension inconsciente de la vie psychique qui a rendu possible celle du sexuel « élargi ». Quand en 1915 Freud propose l’idée que « l’inconscient c’est l’infantile », ce qu’il a à l’esprit concerne particulièrement la sexualité et le sexuel infantile, le sens donné par le sexuel infantile.

Souligner, comme nous venons de le faire, les rapports du sexuel et de l’inconscient, c’est commencer à aborder ce qui fait que la psychanalyse disjoint sexuel et sexualité. La sexualité est un comportement particulier, un comportement « observable », le sexuel concerne, lui, la dimension intrapsychique, il concerne « le cours des évènements psychiques » selon la belle formule de Freud, il est sexualité intérieure, intériorisée. Aussi bien la mesure du sexuel n’est pas donnée par un comportement, elle surgit du sens, d’une particularité du sens, souvent du sens caché, inconscient, des manifestations expressives du sujet. Le sexuel ne se « donne » pas comme tel, il se découvre, se reconstruit, s’infère au-delà du manifeste, plus encore que fantasme, il est fantasme inconscient.

C’est pourquoi la psychanalyse a commencé à le découvrir et le penser au sein des formations de l’inconscient, dans le rêve, le lapsus, l’acte manqué et surtout dans le symptôme, et le symptôme hystérique particulièrement. Elle a commencé à le découvrir comme ce qui permettait de rendre son sens à ce qui se présentait comme insensé ou, pour le moins, énigmatique, dans les productions psychiques, comme ce qui permettait de rendre continuité et intelligibilité à la vie psychique et à ses productions. Elle a commencé à lui conférer un statut de causalité pour la vie psychique, de causalité cachée à découvrir, telles « les sources du Nil » selon la célèbre métaphore.

On aurait pu en rester là, et certains en sont d’ailleurs restés là, que ce soit parmi les pourfendeurs de la psychanalyse que chez certains de ses laudateurs. Après tout le sexuel et la sexualité sont au fondements de la vie, ils « mènent le monde »[1] comme C Chiland l’écrivait il y a quelques années. Mais ni Freud ni ses principaux successeurs n’en sont restés là, ne pouvaient en rester là du fait de la pression des faits cliniques. C’est d’ailleurs parce qu’on ne pouvait en rester là que les choses se sont singulièrement compliquées dans le rapport de la psychanalyse au sexuel et à la sexualité, mais aussi dans le rapport de la psychanalyse au socius et aux autres approches et sciences de la sexualité.

Tout d’abord sous l’action de la clinique des perversions en particulier et de certaines problématiques narcissiques, les psychanalystes ont commencé à comprendre qu’une sexualité pouvait en cacher une autre, que dernière une sexualité manifeste pouvait se masquer une sexualité autre, latente. Bien sûr on pense à l’importance de la distinction entre la sexualité adulte et la sexualité infantile, et à la manière dont la seconde vient infiltrer la première de ses enjeux propres, de sa polymorphie. Mais même au sein de la sexualité infantile une complexité a commencé à se faire reconnaître, une série d’emboîtements ou d’équations symboliques voire de « transpositions » a commencé à montrer sa présence active dans les faits psychiques. Les pulsions et leurs manifestations ont une histoire, elles portent la trace de celle-ci, de ses temps et moments successifs. Histoire prégénitale des manifestations de la génitalité, mais aussi histoire au sein de la prégénitalité des différentes motions pulsionnelles, histoire de leurs transpositions mais aussi de leurs réorganisations successives ou de leurs substitutions.

Mais ensuite, et toujours sous l’action de la clinique de la sexualité et de ses particularités, on a commencé à s’aviser que quand le sexuel était manifeste, lui-même pouvait constituer un masque pour d’autres enjeux. Des enjeux narcissiques tout d’abord, c’est-à-dire relevant d’une sexualisation du rapport du moi à lui-même, quand par exemple d’une manière ou d’une autre « l’ombre de l’objet est tombée sur le moi » et que le moi est ainsi conduit à se prendre comme objet, à se confondre avec l’objet. Mais aussi des enjeux d’une autre nature au fur et à mesure que l’exploration du narcissisme et de ses pathologies s’approfondissait.

La psychanalyse entrevue alors une seconde révolution dans l’approche de la sexualité et du sexuel. Après nous avoir apprit à « lire » ou entendre le sexuel dans le non sexuel, après avoir élargit notre conception du sexuel dans la même mesure, après nous avoir enseigner que le non-sexuel pouvait cacher du sexuel, voilà qu’elle commença à introduire l’idée que le sexuel à son tour peut cacher du non-sexuel.

La vignette la plus significative et parlante pour moi à cet égard est celle que l’on doit à Winnicott.

« Quand dans un rêve apparaît un serpent, pour peu que les associations du patient s’y prêtent, vous êtes prêt à accorder à celui-ci la valeur d’une représentation du pénis. Mais si dans un rêve apparaît de manière non voilée un pénis êtes-vous prêt à penser qu’il peut représenter un serpent, ou tout autre chose ? »

Que signifie le sexuel quand il n’est pas voilé, qu’il apparaît dans les contenus manifestes, l’existence de processus inconscient serait-elle alors réduite à la question des objets visés, ou le sexe et le sexuel eux-mêmes pourrait-ils être des contenus manifestes cachant des contenus latents ?

Déjà Freud, en introduisant la notion de co-excitation libidinale (1914)[2] puis celle de co-excitation sexuelle (1925)[3], avait avancé l’idée d’une sexualisation possible d’une expérience non sexuelle dans son essence, d’une expérience traumatique par exemple. Soit pour trouver le vecteur d’une décharge (1914) comme pour « l’homme aux loups » enfant, qui lâche une selle quand il est confronté au débordement d’excitations traumatiques de la confrontation au coït parental, soit pour trouver une modalité de liaison (1925) d’expériences traumatiques ne comportant pas suffisamment de possibilités de satisfaction. Freud introduit ainsi l’idée d’une fonction du sexuel et de la sexualisation, d’une fonction de ceux-ci dans l’économie narcissique du sujet, ou même, pour mieux dire, dans son économie d’autoconservation.

Dès lors le tableau métapsychologique de la question du sexuel tend à s’infléchir. On passe progressivement d’un repérage du sexuel à partir de sa définition comme forme d’intériorisation de la sexualité infantile, à une saisie comme processus de sexualisation ou de désexualisation des contenus et expériences psychiques, à la description des enjeux sexuels et non sexuels de ceux-ci. Le sexuel n’apparaît plus seulement comme une propriété contenue « en soi » par certains processus du cours des évènements psychiques, il apparaît lui-même comme un processus mis au service ou au détriment de la vie psychique.

Dès lors le sexuel n’est plus identique à lui-même, il recèle des enjeux autres que ceux qu’il semble manifester, il n’est plus seulement ce qui révèle le sens inconscient des formations psychiques, il a lui-même un sens inconscient, il « métaphorise » lui-aussi d’autres enjeux psychiques que le travail psychanalytique devra dégager. Il vaut alors par sa valeur métaphorisante, par sa capacité à produire un travail de métaphorisation, à rendre métaphorisables des expériences psychiques potentiellement désorganisatrices, à les rendre métaphorisables comme des expériences de rencontre avec l’autre-sujet.

2-Enjeux du sexuel et de la sexualité infantile.

Quels sont donc les enjeux du sexuel et de la sexualité infantile que la pensée psychanalytique va petit à petit dégager ? Quels sont les enjeux psychiques que la psychanalyse reconnaît maintenant à la sexualité infantile et, au-delà, à la sexualité humaine dans son ensemble?

Bien sûr le premier enjeu, l’enjeu fondamental, celui qui engage la logique même d’ensemble du fonctionnement psychique, est celui qui concerne le plaisir. Le sexuel et la sexualité infantile sont définis par le plaisir, par la question du plaisir. Nous avons déjà évoqué plus haut ce point sur lequel nous serons conduit à revenir plus loin pour questionner la complexité de l’éprouvé du plaisir mais quelques remarques s’imposent à ce niveau de notre réflexion.

Le plaisir est défini par Freud en fonction de l’abaissement des tensions, la sensation de plaisir est celle qui est produite par l’abaissement des quantités d’excitations. Mais il y a deux manières d’abaisser la quantité d’excitations « libres » : on peut « décharger » l’excitation, l’évacuer vers le dehors, ou on peut la lier au-dedans. Le sexuel et la « co-excitation sexuelle » contribuent à l’une et à l’autre de ces deux voies de gestion de la pulsion comme nous venons de l’indiquer. Nous verrons plus loin, quand nous discuterons de la question de savoir si le sexuel et la pulsion qui le met en mouvement est surtout lié à la recherche du plaisir ou s’il témoigne de la recherche d’un objet, comment décharge et liaison peuvent se rejoindre, comment la décharge dans l’objet implique une liaison avec celui-ci. Mais il nous faut souligner dès maintenant que l’importance du plaisir n’est pas seulement liée au fait que le sexuel et la sexualité procurent du plaisir, mais que l’intégration psychique « sous le primat du principe du plaisir » suppose que l’expérience subjective apporte suffisamment de plaisir pour être intégrée, ce qui conduit la psyché à tenter de « sexualiser » les expériences subjectives pour les soustraire à la compulsion de répétition aveugle. Transformer la répétition inéluctable, celle qui s’exerce « au-delà » du principe du plaisir, en une répétition « sous le primat du principe du plaisir », passe par la sexualisation de l’expérience, que celle-ci s’effectue directement, par co-excitation sexuelle, ou de manière plus sophistiquée, par la mise œuvre de processus permettant, au bout du compte, une certaine satisfaction, la symbolisation étant la forme la plus aboutie de celles-ci.

Quand il essaye de repérer quelles sont les spécificités de la sexualité infantile Freud évoque souvent la curiosité. Bien sûr il a en tête le voyeurisme de l’enfant, mais pas seulement, il pressent largement ce que les post-freudiens développeront plus particulièrement. Par le sexuel infantile l’enfant « explore », il explore les sensations, il explore le corps, le sien, éventuellement celui de l’autre. Cette dimension est maintenant considérée comme tout à fait essentielle, et il n’est pas besoin, pour en rendre compte, de définir une pulsion épistémophillique particulière, la pulsion est épistémophillique par elle-même, elle est exploratrice, elle porte le mouvement de rencontre et de découverte du corps et de la psyché.

C’est cet aspect de la sexualité infantile qui permet de réconcilier les psychanalystes théoriciens des formes du désir et les cognitivistes théoriciens de l’intentionnalité et de l’exploration de l’intentionnalité. Le désir infantile est exploratoire de l’autre-sujet, comme le terme de « connaissance », au sens biblique du terme, l’indiquait déjà largement à tous ceux qui voulaient en entendre le sens. Le sexuel est « connaissance », il sous-tend le désir de connaître, mais il représente une première forme de connaissance par lui-même, en lui-même, et ceci dès ses formes infantiles. Il est à la recherche d’une pensée du désir de soi, mais aussi du désir de l’autre, de l’intention de l’autre, qu’il cherche à explorer et à questionner.

Le sexuel infantile n’est en effet pas qu’assertif, il n’exprime pas seulement l’affirmation du désir de soi, il exprime aussi une question posée à l’autre, question sur son plaisir, sur son désir, sur son « intention ». Ainsi, par exemple, les comportements exhibitionnistes de l’enfant expriment autant l’affirmation des mouvements pulsionnels de l’enfant que la question, adressée aux figures significatives de son entourage, de la nature et la place de ceux-ci au sein de la relation. L’exhibitionnisme ne peut se comprendre complètement sans référence à la fonction « miroir » de l’environnement parental premier, sans référence à la manière dont l’enfant « interroge » celle-ci. Il « montre » pour savoir, pour interroger. Mais les composantes sadiques, elles-aussi, comportent cette dimension exploratoire des différentes dimensions de la réalité psychique, et la destructivité elle-même, dans nombre de ses formes, n’est pas étrangère à cette dimension exploratoire et souvent « expérimentale » de l’expression pulsionnelle. Détruire pour « analyser » les composants psychiques est aussi important que détruire pour ne rien savoir de ceux-ci.

Plaisir et exploration, curiosité, se combinent donc au sein de la sexualité infantile et du sexuel qui s’en dérive. Ils se combinent pour ouvrir au déploiement d’un autre enjeu qui les accompagne et les suppose : l’appropriation subjective. Le plaisir est nécessaire à l’intégration psychique, il est nécessaire à l’appropriation subjective, il est nécessaire au fonctionnement d’un moi-sujet « sous le primat du principe du plaisir » et de sa forme transformée, celle du principe de réalité. On connaît la célèbre formule de Freud « le narcissisme secondaire est repris à l’objet », on insiste moins sur ce qu’implique ce processus. S’il s’agit de « reprendre à l’objet », et particulièrement de reprendre à l’objet, par le biais des développements des auto-érotismes[4], les sources et objets de plaisir que celui-ci « détenait » fantasmatiquement au sein des formes narcissiques primaires, c’est pour pouvoir « se » donner celles-ci, les prendre pour soi.

La visée appropriative du narcissisme secondaire et des auto-érotismes qui le constituent est tout à fait essentielle, elle est aussi essentielle au travail d’intériorisation de la sexualité infantile, à sa fonction d’introjection de l’expérience subjective. Elle s’accompagne des motions agressives nécessaires à la reprise à l’objet, et donc elle est aussi étroitement dépendante de la capacité des objets, à qui « elle est reprise », de « survivrent » à cette appropriation subjective et aux mouvements de prise d’indépendance qu’elle implique. Cet aspect « agressif » de l’appropriation subjective et de la sexualité infantile est aussi ce qui permet de comprendre que la sexualité infantile, et les auto-érotismes qu’elle développe, soient accompagnés d’un sentiment de culpabilité ou d’une crainte de rétorsion. La crainte est que le plaisir et les aptitudes dont l’enfant se dote, et qui sont « enlevées » à l’objet, n’ampute celui-ci de ses propres capacités de plaisir, ceci pour le sentiment de culpabilité, ou encore que l’objet n’exerce des représailles en réponse à cette menace de dépossession.

Les fantasmes ne sont pas que des représentations internes sans effet relationnel. Le fantasme de l’enfant touche aussi le parent qui, dans une certaine mesure le partage aussi. Un dialogue fantasmatique, en large partie inconscient mais avec des effets manifestes plus repérables au sein des relations intersubjectives, se noue alors entre l’enfant et ses mouvements pulsionnels et le parent concerné qui doit faire face à l’impact du fantasme de l’enfant sur sa propre vie psychique.

Cette dernière remarque nous conduit au relevé du dernier enjeux de la sexualité infantile que je souhaite souligner : le sexuel est « messager » il porte vers l’objet, ou vers soi, le message d’un mode de relation, d’un « rapport », qu’il met en scène et agit dans le même mouvement. J’insiste, depuis quelque temps, sur la valeur « messagère » de la pulsion, sur sa fonction de vecteur d’un message, sur sa fonction de « porte-message » en direction de l’objet. Toute la conception psychanalytique du transfert suppose en effet que l’activation pulsionnelle puisse être utilisée pour transmettre un éprouvé ou un sens à un autre sujet. L’utilisation du contre-transfert, ou plus simplement des éprouvés de l’analyste ou du thérapeute, pour comprendre ce qui est en jeu dans le processus transférentiel suppose une telle fonction messagère de la pulsion.

Une rapide vignette clinique me permettra d’expliciter et de faire sentir mieux ce que je veux dire. Sébastien est un jeune homme souffrant d’une forme de psychose froide qui va petit à petit se « réchauffer » en analyse pour basculer dans une forme « passionnelle ». Bien qu’il n’ait jamais eu de relation effective de ce type, Sébastien est persuadé qu’il est homosexuel, et les séances sont souvent l’arène du développement d’une fantasmatique homosexuelle tout à fait « crue ». Il arrive en séance et sitôt sur le divan se met à « bander » et m’informe du fait. Puis il me décrit ses fantasmes. Il est persuadé qu’il « guérirait » mieux et plus vite si j’acceptais de passer une semaine à la montagne avec lui, tous les deux seuls dans un chalet, et que j’acceptais de me soumettre à tous ses désirs sexuels. On pourrait d’ailleurs presque dire tous ses « caprices » sexuels. À défaut, les séances sont souvent l’occasion de la description de ses fantasmes sexuels à mon égard. Il me décrit ainsi par le menu les pénétrations multiples qu’il me ferait subir. Il imagine que je « m’offre à lui » et qu’il peut ainsi me pénétrer à son grès.

On conçoit que de telles séquences présentent de nombreuses difficultés d’intervention psychanalytique, elles interrogent de front la question du statut du sexuel dans ces conjonctures cliniques. Ceci d’autant plus que parfois, mêlant le geste à la parole, Sébastien laisse traîner sa main vers l’arrière du divan où je me trouve, et « cherche » à attraper ma jambe. Je suis donc confronté à un mode de verbalisation qui tend à agir sur moi et à me faire vivre toute une série d’éprouvés que je m’efforce de « contenir » et de métaboliser pour ressentir et penser ce qui, de son histoire et de son présent, tente de se mettre en acte et en scène ainsi. J’ai le sentiment que je ne peux, dans un premier temps, qu’endurer ce qu’il me fait vivre et me livrer à l’élaboration contre-transférentielle que cela implique pour moi. Puis dans un second temps, il semble m’indiquer que c’est à moi de prendre la parole et de dire quelque chose. Autrement dit, il devient petit à petit clair que si, d’un côté, il y a bien là une forme de mise en acte de sa part, celle-ci s’accompagne aussi, d’un autre côté, de l’idée qu’il m’appartient « d’en faire quelque chose ».

Mais quoi ? Il est clair que je dois être vigilant à ce que mes interventions ne prennent pas le sens de « reproches », par ailleurs Sébastien est toujours aux portes d’une honte d’être extrême que, tantôt il semble dénier, et tantôt dans laquelle il sombre et se trouve prêt à « mourir de honte ». Ma marge de manœuvre n’est pas très large.

Je décide d’intervenir en lui disant à peu près cela « Quand vous arrivez ici vous sentez quelque chose de dur en vous dont vous ne savez que faire, et vous cherchez un espace en moi pour me le transmettre et me le faire sentir ». Dans la logique de la pensée freudienne, on évoquera l’interprétation d’une forme de transfert par retournement, dans celle des auteurs plus proches de M Klein on évoquera plutôt celle d’un processus d’identification projective. Deux manières de théoriser cette manière de communiquer à l’autre quelque chose d’inintégrable de soi. Mais ce qui me paraît ici assez essentiel et à souligner est que le vecteur emprunté pour ce mode de « communication primitive » selon le terme de J McDougall, est le sexuel et le fantasme sexuel. Ici le sexuel est messager, il porte, après la réorganisation adolescente du sexuel, et sans avoir à affronter la honte de l’état de détresse du petit enfant, quelque chose d’une expérience archaïque de la rencontre avec un objet dur (l’érection des débuts de séances qui déclenchent la fantasmatique sexuelle), excitant et qu’on ne sait comment traiter. Le désarroi premier dans lequel je me trouve au début de la séance quand je sens à la fois qu’il faut que j’arrive à faire de ce qui se passe quelque chose « d’acceptable » pour lui, et qu’en même temps je suis relativement scandalisé par l’utilisation que je crains qu’il fasse des séances d’analyse ce qui m’oblige à un travail contre-transférentiel intense.

La pulsion sexuelle « pousse » vers l’objet, elle « porte » vers l’objet, elle « vectorise » vers l’objet un message, celui d’un appel ou d’une exigence de partage du désir et du plaisir mais aussi celui d’un appel ou d’une exigence de partage des affects de déplaisir voire des affects extrêmes. Le devenir de la pulsion sexuelle humaine est de s’ancrer dans les formes de la représentance et de la symbolisation, c’est-à-dire de prendre le sens un message d’un sujet en direction d’un autre sujet que l’on cherche ainsi à éprouver comme tel. Dans le cas de Sébastien, je ne peux envisager de lui permettre la réintégration de ce qu’il cherche à évacuer, que si je suis capable de trouver un sens acceptable, et donc inscriptible « sous le primat du principe du plaisir », à ce qu’il évacue et cherche à se réapproprier à travers moi et la relation transférentielle avec moi.

De fil en aiguille nous en venons ainsi à retrouver l’une des questions actuelles qui est en débat sur la scène de l’échange psychanalytique : la pulsion, et donc le sexuel, doivent ils être surtout compris comme une quête de plaisir, ou doivent-ils être plutôt entendu comme une quête d’objet.

3-Sexuel et sexualité : recherche d’objet ou recherche de plaisir ?

Ce débat secoue la communauté psychanalytique, et selon une ligne de partage qui séparerait d’un côté les anglo-saxons plutôt partisans, dans la ligne de R Fairbairn et des tenants de la relation d’objet, de penser que l’amour d’objet est primaire et que la libido est une quêteuse d’objet, et les analystes Francophones de l’autre, pour qui il ne fait pas de doute que la pulsion trouve son but dans la recherche de plaisir.

Je vais proposer une position intermédiaire qui repose sur une complexification du problème, mais pour introduire celle-ci je vous propose un détour par un aspect de l’histoire de la pensée de Freud. Quand, dans les années 1895[5], Freud s’interroge sur ce qui constitue l’essence du traumatisme « sexuel » de ses patients, il propose deux modèles.

Le premier est celui qu’il repère à propos de l’hystérie, dans celle-ci le « mal » vient de ce que la décharge émotionnelle et sexuelle n’a pu se produire. C’est la théorie de « l’affect coincé » et non abréagi, mais c’est aussi celle qui est implicite à l’anecdote qu’il rappelle de Schrobach qui, au sortir d’une consultation d’une patiente réputée hystérique, imaginait l’ordonnance nécessaire pour elle et proposait « pénis normalis dosim repetatur ». La décharge, et la décharge sexuelle particulièrement, est nécessaire, la pulsion a besoin de décharge et le sujet a besoin de plaisir, le plaisir soigne et traite, il y a une théorie sexuelle infantile du soin dont le « jeu du docteur » donne une bonne illustration.

Mais le second modèle proposé par Freud dans le même texte, corrige et infléchit le premier énoncé. Quand la même année il se penche en effet sur les névroses actuelles, il souligne une autre conjoncture traumatique. Dans celle-ci la décharge a bien lieu, mais pas « au bon endroit », ni dans les bonnes conditions, et Freud évoque le coït interrompu, ou réservé, ou encore l’onanisme, autant de mode de satisfaction qui n’ont pas lieu « dans » l’objet ou « en présence » de celui-ci.

C’est dire que si la pulsion cherche bien le plaisir dont le principe gouverne la psyché, il ne s’agit pas, dans la pensée de l’inventeur de la psychanalyse, de n’importe quel plaisir, il y a des conditions à celui-ci. La « décharge » et le plaisir qui ont lieu en dehors de l’objet ne produisent pas de satisfaction, la décharge se « perd » et le sujet devient « psychasthénique » ou « neurasthénique », il se déprime, se vide de son énergie.

Dès lors, dans un tel modèle, on ne peut pas véritablement opposer une théorie de la pulsion et du sexuel comme recherche de plaisir, à une théorie dans laquelle l’important serait la recherche de l’objet, car la satisfaction concerne le plaisir pris avec l’objet, « dans » l’objet, c’est-à-dire une double condition et le plaisir et l’objet, le plaisir pris dans la rencontre avec l’objet. Recherche du plaisir et recherche de l’objet vont de paire car le plaisir qui apporte satisfaction est celui qui est pris avec l’objet, dans l’objet.

Il est bien évident cependant que l’on peut imaginer des registres de fonctionnement, voire de la psychopathologie, dans lesquels les deux conditions de la satisfaction sont placées en antagonisme et qu’une conflictualité, qui oppose recherche de plaisir et recherche d’objet, peut s’organiser et se fixer. Mais il y a une différence entre décrire un registre particulier de fonctionnement, analysable comme tel, et le modèle métapsychologique lui-même.

Ceci nous conduit à reprendre la question de la satisfaction primitive.

4-Polymorphie du plaisir et satisfaction.

D’une certaine manière dans la psychanalyse, disons, pour faire vite, « première topique » plaisir et satisfaction sont superposés. La satisfaction provient du plaisir et le plaisir apporte satisfaction. Cependant à partir du moment où la seconde topique s’impose, et avec elle la prise en compte du moi-sujet et de la subjectivation qui l’accompagne inévitablement, on ne peut prendre en compte uniquement la question de la satisfaction « de la pulsion », il faut aussi prendre en compte celle du moi-sujet. La satisfaction, à proprement parler, apparaît d’ailleurs comme spécifiant le moi-sujet, et, si l’on peut dire que la pulsion tend au plaisir et à la décharge, le moi-sujet, lui, est plus fondamentalement concerné par la question de la satisfaction.

Plaisir et satisfaction tendent donc à être potentiellement disjoints, le passage de l’un à l’autre ne va plus de soi, leur superposition tranquille non plus, et s’ouvre la question des conditions pour que le plaisir apporte satisfaction. Ceci implique aussi un réexamen des conditions de l’expérience de satisfaction primitive.

Dans la première métapsychologie, terme qui convient mieux à mon sens que « première topique », car l’on ne peut résumer à la question topique l’ensemble des questions engagées, l’expérience de satisfaction primitive va de soi, elle dérive par étayage de l’expérience de satisfaction des pulsions d’autoconservation et, dans la mesure où un sujet est toujours en vie, on est fondé à penser qu’il y a eu « expérience de satisfaction ». Mais, à partir de 1920[6] et de l’introduction par Freud du Mythe de l’androgyne premier, la question se complique singulièrement et avec elle l’origine du sexuel et donc aussi du « plaisir sexuel ».

Là encore on retrouve la trace d’un débat encore actuel et il n’y a pas si longtemps (1999) que Laplanche et Green se sont déchirés à ce sujet. Le sexuel vient-il d’un ancrage biologique (Green) ou plutôt de l’implantation de signifiants énigmatiques (Laplanche) en provenance de l’objet ? Je ne veux bien évidemment pas trancher au sein d’un tel débat, fort complexe au demeurant, ni même tenter une médiation chèvre choux. Mais il me semble que quand deux penseurs de cette envergure s’opposent de manière aussi nette il y a à penser, au-delà de cette opposition, en quoi l’un et l’autre ont raison, mais n’ont que partiellement raison l’un et l’autre.

Leur débat et la clinique de la question du sexuel dans la première enfance, m’invitent à proposer un modèle alternatif à ceux qui s’opposent ainsi : celui de la polymorphie du plaisir, que je vais rapidement rappeler maintenant.

Mes réflexions en cours sur la question de la composition des affects (R Roussillon 2005[7]), et le plaisir faut-il le rappeler, est un affect, me conduisent à disjoindre l’affect lui-même, comme ensemble de réactions biologiques, et sa composition psychique, sa « représentance » psychique. Freud a introduit la question de la présence d’affects inconscients, c’est-à-dire d’affects qui n’ont pas de représentance ni consciente, ni préconsciente. Ceux-ci ne sont pas inconscients au sens ou leur représentant psychique seraient simplement déplacé et rendu méconnaissable, c’est-à-dire que leur sens serait inconscient, c’est l’éprouvé lui-même qui n’est, paradoxalement, pas éprouvé. Des faits expérimentaux récents (Roussillon 2004[8] et 2005) viennent confirmer l’intuition clinique de Freud et ses propositions métapsychologiques.

Ces différents arguments me conduisent à proposer l’hypothèse d’un plaisir polymorphe, et ceci en un sens différent, mais non contradictoire, de celui de l’enfant « pervers polymorphe ». Il me semble nécessaire d’analyser l’expérience de satisfaction première et prototypique du sexuel infantile, et de la décomposer en une série de d’éléments entrelacés dans une « tresse » ou un amalgame premier, qui n’est pas sans rapport avec l’intrication. Ces différents composants sont habituellement confondus au sein de l’expérience première, comme la vie les confond et les mêle elle-même la plupart du temps. Cependant la clinique et la psychopathologie du premier âge conduit à envisager la pertinence de leur distinction, au moins conceptuelle.

Je distingue en premier lieu le plaisir lié à l’assouvissement des pulsions d’autoconservation. La faim, le mal être d’un état de besoin somatique, engendre une poussée pulsionnelle qui ne peut être apaisée que par les actions adéquates de l’environnement premier, ceux que Freud évoque dès 1895 dans l’Esquisse. Ce plaisir premier, ce premier composant de l’expérience de satisfaction, dépend fondamentalement de l’apaisement du besoin, c’est celui-ci qui abaisse les tensions liées au besoin. Dans la pensée du Freud des années 1905, celle des « Trois essais sur la sexualité infantile », c’est cette forme de plaisir qui forme la trace à partir de laquelle, par dérivation, la pulsion sexuelle va se développer. En réinvestissant la trace de la satisfaction de l’autoconservation, la psyché hallucine la satisfaction indépendamment du besoin, elle différencie ainsi le « désir » du besoin, elle rend le désir autonome. Je passe vite, c’est la théorie de l’étayage, elle est bien connue.

Mais le plaisir lié à la satisfaction des pulsions d’autoconservation, se produit en lien avec des zones corporelles qui sont des zones érogènes. Donc, dès l’expérience d’autoconservation, l’érogénéité de zone apporte sa contribution à l’expérience subjective, elle s’amalgame à celle-ci. Cependant elle pourra aussi, dans le plaisir de la succion, se rendre indépendante de l’autoconservation, et en ceci elle mérite une description différenciée.

Nous venons d’évoquer les deux composants du plaisir premier qui sont classiquement décrits dans la conception psychanalytique de la sexualité infantile première. La théorie souligne ensuite que le sexuel se repère surtout lorsque, en dehors de la présence de l’objet, l’enfant hallucine la satisfaction. Et bien sûr cela permet à Freud de formuler sa célèbre définition « la sexualité infantile apparaît par étayage sur une fonction vitale du corps, elle ne connaît encore aucun objet sexuel, est auto-érotique et son but sexuel est sous la domination d’une zone érogène » (Freud 1905, p106-107)[9].

Cependant là n’est pas le seul énoncé de Freud sur cette question et l’on peut lire p105 du même ouvrage :

« Lorsqu’on voit un enfant rassasié quitter le sein en se laissant choir en arrière et s’endormir, les joues rouges, avec un sourire bienheureux, on ne peut manquer de se dire que cette image reste le prototype de l’expression de la satisfaction sexuelle dans l’existence ultérieure. »

Freud continue.

« Puis le besoin de répétition de la satisfaction sexuelle se sépare du besoin de nutrition, séparation qui est inévitable au moment où les dents font leur apparition… ».

Il n’est guère douteux que dans ce passage, Freud reconnaît très explicitement l’existence d’une satisfaction sexuelle en présence de l’objet, dans la rencontre avec celui-ci, et pas seulement donc « en absence » de l’objet. On soulignera aussi que Freud différencie ici deux temps, deux « moments », le premier dans lequel la satisfaction sexuelle est obtenue dans la rencontre avec l’objet, et le second dans lequel satisfaction sexuelle et nutrition doivent se séparer, c’est le sevrage, l’amorce du processus de séparation.

Le sexuel infantile ne se développe donc pas seulement en l’absence de l’objet, il est aussi là, en présence de celui-ci. C’est bien sûr à partir de ce constat que la mère va apparaître comme « la première séductrice » (Freud, Ferenczi, Laplanche). À partir du moment ou l’autoconservation concerne aussi les zones érogène cela est inévitable, l’apaisement de l’autoconservation « stimule » les zones érogènes.

La clinique des pathologies de la première enfance et en particulier la clinique des troubles précoces de l’alimentation a conduit à complexifier encore notre conception de ce qui est déterminant dans l’expérience prototypique du sexuel infantile, dans ce que Laplanche a nommé « la situation anthropologique fondamentale ». En particulier l’accent a été mis sur les éprouvés subjectifs (R Roussillon 2004 b[10]) de la mère pendant qu’elle allaite, et en particulier sur le plaisir qu’elle y trouve. Quand celui-ci n’est pas suffisant, quand le plaisir potentiel qu’éprouve le bébé n’est pas « partagé » par sa mère de manière suffisante, le vécu subjectif du bébé ne s’accompagne pas de plaisir et l’expérience de l’allaitement ne s’accompagne pas de satisfaction. Pour éprouver le plaisir lié aussi bien à l’expérience de satisfaction de l’autoconservation que celui qui est lié à l’activité des zones érogènes le bébé à besoin que sa mère lui renvoie « en miroir », par son plaisir partagé à elle et le reflet qu’elle lui donne du sien, une image de ce plaisir. Le plaisir non reflété n’est que difficilement éprouvé, il ne se « compose » pas psychiquement, ne produit pas de « représentance » psychique.

On sent donc que l’éprouvé de satisfaction est chose complexe qui dépend autant des plaisirs directement issus du fonctionnement biologique, que de la relation qui s’établit avec l’objet. C’est dans, et de, cette complexité que dépend le sexuel.

Mais la complexité ne s’arrête pas au relevé de ces premiers composants, l’expérience subjective est encore plus complexe. Au fur et à mesure que l’allaitement se poursuit, que le besoin s’apaise, que le plaisir se compose et se fait sentir, c’est aussi le plaisir de l’intériorisation qui commence à pouvoir être éprouver. Le « prendre en soi » décrit par P Aulagnier, le plaisir de l’incorporation, commencent à profiler le travail futur de l’introjection et le développement des auto-érotismes qui retrouvent « de l’intérieur » le plaisir venu du dehors, ou plutôt entre dehors et dedans, dans la rencontre des deux.

Une dernière composante doit être précisée pour parfaire notre analyse des composants de l’expérience de satisfaction première. J Laplanche dans ses Nouveaux fondements pour la psychanalyse a souligné que le sein maternel est aussi un sein pris dans l’érotique de la femme-mère qui le donne. Le sein appartient en effet aussi à l’érotique de la femme adulte et, comme tel, il comporte nécessairement pour elle une dimension qui appartient à sa sexualité adulte, laquelle échappe à l’enfant et se présente à lui avec un caractère « énigmatique ». On peut ajouter que ce caractère énigmatique « indique », « désigne », le père et sa place d’homme dans la sexualité maternelle, qu’il n’est pas désorganisateur quand il reste modéré et « désigne » le père. Dès l’origine l’œdipe est là, dès l’origine le père est présent, dès l’origine le rapport de la mère au père et à son érotique de femme infiltre la relation. Et même si cette problématique mettra du temps à pouvoir se mettre en crise, et à s’actualiser dans le présent du sujet, elle ne pourra être découverte plus tard que parce qu’elle est là dès l’origine.

Il n’y a pas de sexuel, de plaisir sexuel, qui ne rencontre la question de l’énigme, et la question de la curiosité, dont nous avons vu avec Freud qu’elle représentait l’un des enjeux de la sexualité infantile, lui est étroitement liée d’emblée. Si la curiosité et l’exploration sont intimement liées à la sexualité infantile c’est aussi parce que celle-ci comporte aussi d’emblée la rencontre avec l’énigme du désir de l’autre-sujet.

Mais cette énigme est aussi grosse des interdits qui vont se succéder et contrainte le sexuel infantile à toujours plus s’intérioriser, elle représente l’interdit de fait, en fait, celui qui barre l’accès direct à la sexualité parentale, à celle de l’origine du sujet, celle qui est à son origine et qui représente son origine. Les différents interdits qui vont alors se succéder vont contraindre l’enfant à « lâcher » ses prises perceptives sur l’objet, elle barrent les systèmes d’emprise qui passent par l’appareil d’emprise premier que décrit Freud en 1905 : « bouche, main œil » (A Ferrant[11]). Interdit du cannibalisme, interdit du toucher, interdit du voir, interdit du représenter spéculairement vont alors obliger l’enfant à toujours plus de représentation métaphorique, à toujours plus de symbolisation, ou plutôt à toujours plus saisir l’espace de symbolisation et de métaphorisation qui le constitue.

Si la sexualisation primaire, (primitive et du système primaire) dont nous avons étudié le prototype premier, est nécessaire à l’instauration du primat du principe du plaisir, si tout, petit à petit et au fur et à mesure du déploiement des formes de la sexualité infantile « perverse polymorphe », va devoir être sexualisé pour être progressivement intégré dans la « toute puissance fantasmatique » (Winnicott) du sujet, il est en effet non moins essentiel que les interdits produisent une désexualisation secondaire (dans un second temps aussi bien qu’au sein du système secondaire : le préconscient). La clinique contemporaine, en particulier celle des formes des atteintes narcissiques-identitaires, comme j’ai proposé de les nommer, met en effet autant l’accent sur les périls d’un échec de la désexualisation secondaire, comme par exemple chez Sébastien que nous avons évoqué plus haut, que sur ceux qui résultent d’un échec de la sexualisation primaire. Nous retrouvons là l’importance de l’évolution paradigmatique qui place l’accent plus sur les processus de sexualisation et de désexualisation que sur des formes et contenus sexuels considérés « en soi ».

Je souhaite terminer par une remarque sur les rapports du sexuel et de ce qui de soi n’a pu advenir à l’histoire intégrative.

À partir du moment où l’accent est mis, dans la capacité de l’enfant à composer psychiquement et à représenter ses états et motions pulsionnels internes, sur l’importance du fait que ceux-ci soient partagés ou, pour le moins reflétés par ses objets primordiaux, on doit faire l’hypothèse que, cliniquement, on peut être confronté à des mouvements pulsionnels qui n’ont pas été suffisamment reflétés par les objets et se trouvent donc en souffrance de composition et d’appropriation subjective. On peut être confronté à des processus qui ne sont restés que potentiels et ne sont pas advenus à la subjectivation.

Il est clair que ce qui ne peut advenir à l’enfant, ce qui ne doit pas lui advenir, concerne l’impact direct du sexuel adulte, cela « l’abuse » et menace de le déposséder de lui. C’est la forme la plus générale de l’inceste. Il y a donc toujours quelque chose qui n’est pas advenu et dont il est souhaitable qu’elle ne soit pas advenue, car elle organise le projet futur du sujet et son rapport à la temporalité, quelque chose qui est interdit de réalisation. Mais, en même temps pour que cela puisse advenir un jour, il est nécessaire que quelque chose de métaphoriquement approchant en ait néanmoins été éprouvé, ou éprouvé en creux sous la forme de la perception d’une donnée énigmatique non désorganisatrice. Ainsi l’éprouvé anticipe-t-il sur ce qui ne peut l’être, la sexualité infantile, le sexuel infantile, préfigurent-ils la sexualité adulte ou sexualité proprement dite, et en même temps ils en sont suffisamment différents pour qu’un écart de travail psychique de symbolisation soit en permanence conservé. La similarité entre la sexualité infantile et la sexualité adulte est ainsi « à la métaphore près ».

[1] « Quand le sexe même le monde » Masson.

[2] Dans le texte consacré à « L’homme aux loups ».

[3] Le problème économique du masochisme.

[4] Que je distingue ici soigneusement des auto-sensualités ou auto-calmants et des formes primaires et défensives contre le commerce premier avec l’objet.

[5] « Les psychonévroses de défenses ».

[6] Au-delà du principe du plaisir  in « Essais de psychanalyse ».

[7] Affect Inconscient, affect passion, affect-signal  Monographie de la revue Française de psychanalyse consacrée à L’affect, PUF 2005.

[8] Affect et réflexivité à paraître dans un volume consacré à l’émotions sous la direction de F Joly, In Press.

[9] Trad Franç 1987 NRF.

[10] La dépendance primitive et l’homosexualité primaire en double , Revue française de psychanalyse, 2004, 2, 421-441 PUF.

[11] (2001) Pulsion et liens d’emprise, Dunod, Paris.