L’ASSOCIATIVITÉ ET LA QUESTION DES EXTENSIONS DE LA PSYCHANALYSE.

L’ASSOCIATIVITÉ ET LA QUESTION DES EXTENSIONS DE LA PSYCHANALYSE.  R Roussillon

L’ASSOCIATIVITÉ ET LA QUESTION DES EXTENSIONS DE LA PSYCHANALYSE.

R.ROUSSILLON.

Introduction.

L’un des problèmes majeurs de l’avenir de la psychanalyse est celui de ses extensions, de l’extension de son champ d’efficacité et de compétence, de l’extension de sa pratique et des conditions de celle-ci.

La psychanalyse a d’abord été définie à partir non seulement de sa méthode mais d’un dispositif singulier, d’un dispositif « standard » : le dispositif divan-fauteuil utilisé un nombre suffisant de fois dans la semaine (3, 4, 5 séances tout autant selon les temps et les pays que selon les indications spécifiques). Elle a été définie à l’origine à partir aussi bien d’un dispositif standard que d’une méthode standard mais aussi d’une théorisation standard, à peu près exclusivement centrée sur une écoute du fonctionnement intrapsychique du sujet en analyse. À partir d’une telle définition on a défini des « indications », c.-à-d. des types de sujets ou de psychopathologies qui pouvaient bénéficier de son entreprise.

Sur ce fond l’exigence d’une extension est double.

Elle provient d’abord du constat qu’il y a un certain nombre de formes de la souffrance humaine que seule une écoute psychanalytique peut soulager, mais qui ne peuvent être traitées au sein du dispositif standard ni avec une métapsychologie standard, et dès lors dans quel dispositif et avec quelle métapsychologie les aborder ?

Et ensuite du constat que la question des indications se pose de manière fort complexe, à la fois au niveau des sujets ou de leurs « moments » ou état internes, mais aussi au niveau des psychopathologies. Les indications sont elles des indications de la psychanalyse, ou des indications de certains psychanalystes ou encore des indications de certaines manières de pratiquer la psychanalyse ? C’est dire aussi que le singulier n’est peut-être pas de mise, plus de mise s’il l’a jamais été : y a-t-il une psychanalyse, une seule, ou des pratiques psychanalytiques qui présentent, tout en ayant le même objectif avoué, des différences parfois considérables ?

J’aime assez le concept proposé par D.W.Winnicott « d’exploration psychanalytique » pour cerner le statut de la cure de certains analysants qui présentent des souffrances narcissiques-identitaires qui ne rentrent pas dans le registre standard de la pratique psychanalytique dans la mesure ou la question de l’identité du sujet y est centrale et la question de la différenciation moi / non moi essentielle. Ce registre désigne donc aussi bien les analysants réputés « cas limite », « borderline », « narcissiques » que tout un cortège de mode de fonctionnement psychique qui tendent à produire, quand ils sont mis en analyse, des formes de transfert marquées par le paradoxe, la passion, la négativité, la limite, la confusion… et non par le conflit, l’affect-signal, l’ambivalence, la castration, l’illusion…

Le problème majeur de la question de l’extension peut maintenant être formulé : à quels comptes les extensions de la psychanalyse hors sa définition standard lui permettent-elle de rester « psychanalytique », et quand l’extension fait elle perdre ce statut à la pratique ? C’est, comme on le constate aisément, la question même de la définition du « psychanalytique » qui se trouve ainsi fondamentalement impliquée, la question de ce qui fonde la psychanalyse au-delà de ses formes locales ou « régionales » des formes qu’elle peut prendre dans telle ou telle situation clinique singulière. Ces questions sont cruciales si l’on ne veut pas que la question de l’extension de la psychanalyse au-delà de la situation et de la pratique standard ne serve de passeport aux multiples dérives qui feraient perdre à la psychanalyse son essence même. Plus l’on veut penser la question d’extensions possibles de la psychanalyse plus il faut aller aux fondements mêmes de son entreprise, plus il faut de rigueur dans les conditions de l’extension et de ce qui la fonde.

L’associativité aux fondements de la psychanalyse.

Quand on se penche sur la question des fondements de la psychanalyse on est tout de suite confronté à la question de l’associativité et, à elle couplée, à la question du transfert.

L’associativité est surtout connu en psychanalyse du fait de la règle, dite fondamentale, de l’association libre, elle est donc connue surtout comme méthode, et celle-ci est supposée tellement « bien connue » que très rares sont les travaux qui lui sont consacrés, comme si son seul énoncé se suffisait à lui-même. Cette situation est relativement étrange dans la mesure où précisément la règle est dite « fondamentale » c.-à-d. qu’elle est présentée comme étant aux fondements de la pratique psychanalytique. En même temps quand on lit des comptes rendus de séances ou de cure on ne peut qu’être frappé du fait que bien peu de remarques, en dehors de l’analyse des rêves, concernent les réseaux associatifs de l’analysant. Tout semble se passer comme si la règle et l’associativité ne faisaient pas, plus, problème en psychanalyse, voire que l’exercice de la psychanalyse en estompait l‘usage fondamental.

Cependant dès que l’on se penche d’un peu près sur la question, on ne peut que constater que ce qui se donne comme tellement bien connu recèle en fait une complexité assortie de toute une série de questions largement estompées par les habitudes institutionnelles.

La première remarque qui s’impose est que si cela a un sens d’énoncer une règle de l’association libre, si donc celle-ci a un sens, c’est parce qu’elle repose sur une conception du fonctionnement associatif de la psyché. Le fait est rarement relevé et c’est pourquoi il mérite le rappel de quelques uns des jalons de sa découverte.

Si le 19°siècle ne découvre pas l’associativité, celle-ci tient néanmoins une place importante dans son épistémé et ce n’est pas un hasard si la philosophie dite « associationniste » y trouve son essor. Même dans le domaine de la psychopathologie on en trouve des traces, et les hystériques sont volontiers dites « associatives » ce qui signifie que leur raisonnement passe souvent du coq à l’âne. Quand on se penche sur les traces que Freud nous a laissé de la conscience qu’il a des origines de sa méthode, on trouve un petit article de 1920 « Sur la préhistoire de la technique psychanalytique »[1] dans lequel il réfère à ses lectures d’adolescent d’un auteur du romantisme Allemand, L Börne, l’origine première de sa découverte de la méthode associative. Dans un écrit intitulé « Comment devenir un écrivain original en trois jours » L.Börne présente l’écriture associative comme la clé de sa méthode. En réalité L.Börne doit lui-même « l’invention » de la méthode aux Mesmériens et premiers spiritistes de la clinique du Chevalier de Barberin sis sur la colline de la Croix Rousse de Lyon. La méthode est inventée par deux « somnambules artificielles » (nommées G Rochette et l’agent inconnu) de cette clinique puis véhiculée par les loges maçonniques jusqu’à Strasbourg[2], plaque tournante de l’époque vers l’Allemagne et le romantisme Allemand du début du 19°. Et le piquant de l’histoire et le juste retour des choses est que les surréalistes reprendront de la psychanalyse une méthode qu’elle dit elle même avoir pris à la littérature !

Pour ce qu’il en est de l’histoire elle-même, celle de la rencontre de l’associativité avec la clinique, c’est dans les Études sur l’aphasie de 1891 qu’on en relève les premières traces. Dans ce texte Freud propose une théorie de la représentation psychique issue de ses travaux sur l’aphasie qu’il présente comme un ensemble d’éléments perceptifs « associés », connectés entre eux. Le modèle qu’il avance alors, notons le, est étonnamment moderne et « neuroscientifique », il peut tout à fait être rapproché de celui que F Varela, par exemple, donne des théories connexionnistes de la représentation[3], ou encore de celui des « assemblées de neurones » de Hebb (1949).

Dans la fameuse Esquisse pour une psychologie scientifique de 1895, Freud continue sa modélisation du fonctionnement associatif de la psyché. Il se réfère explicitement au modèle des réflexes conditionnés pour penser la création des symptômes, c.-à-d. à un modèle dans lequel c’est par l’association par simultanéité ou contiguïté que s’établissent les « fausses liaisons » historiques à l’origine des réminiscences. On notera là encore la modernité du modèle, en comparant celui qu’il propose avec, par exemple le modèle de J.Ledoux[4] qui confère aussi aux réflexes conditionnés une importance tout-à-fait essentielle dans le fonctionnement du cerveau et singulièrement dans la vie émotionnelle.

Quand, toujours dans le même ouvrage de 1895, Freud tente de modéliser le fonctionnement du Moi, c’est encore un fonctionnement associatif qu’il propose : le Moi apparaît comme un ensemble de connexions associées. Il ajoute que certaines associations peuvent être inhibées ou entravées par la mobilisation de défenses primaires (le refoulement) qui tendent à bloquer la circulation associative entre différentes parties du Moi. Le Moi est un ensemble d’éléments complexes associés entre eux, un groupe de groupes associatifs, de complexes associatifs. On soulignera que le modèle concerne aussi bien le fonctionnement de base de la psyché que son fonctionnement pathologique : certains évènements de la vie peuvent fixer un ensemble d’éléments associés fortuitement (par simultanéité ou contiguïté), peut fixer l’association de certains éléments pour des « raisons » qui ne sont que conjoncturelles. La défense primaire (1892) fixe le flux associatif de la vie, empêche les recombinaisons nécessaires à l’adaptation au présent. C’est pourquoi la méthode de l’association libre, libérée, « soigne » elle relance la libre circulation des flux associatifs, libère le fonctionnement psychique de ses « points de fixation » de ses idées fixes (Janet).

Toujours en 1895 les Études sur l’hystérie précisent les choses, et en particulier les premières versions de la méthode, aussi bien dans ses aspects techniques que dans son utilisation. C’est d’abord la technique de la « pression de la main sur le front » : au moment où la main se retire une idée doit surgir, la première idée qui surgit est la bonne, celle que l’on cherche. Et cette technique doit être répétée autant que nécessaire. En 1900 dans L’interprétation des rêves la technique a déjà évolué, ce n’est plus seulement la première idée associée qui apparaît comme pertinente pour l’analyse, c’est aussi les idées qui s’associent sur cette première idée, l’enchaînement des idées qui est visé par le procédé. Le psychanalyste découpe le rêve en item et chacun de ceux-ci est le point de départ d’une chaine, d’un buisson associatif, l’association est « focale », elle est focalisée sur un item donné. Le psychanalyste, qui garde la main sur le traitement, relie ensuite les groupes associatifs ainsi produits pour proposer son interprétation de l’ensemble, il fait la synthèse. Le rêve de « l’injection faite à Irma » est analysé selon ce modèle, le texte et sa découpe singulière ne laissent guère de doute sur ce point, mais aussi les rêves de Dora en 1899. Ce n’est qu’en 1907, à propos[5] de la cure de L’homme aux rats, que Freud annonce que la méthode psychanalytique s’appuie désormais sur une « règle de l’association libre », libérée de toute induction associative.

Dans les Minutes de la société psychanalytiques de Vienne (NRF p 247) Freud déclare en effet :

« La technique de l’analyse a changée dans la mesure où le psychanalyste ne cherche plus à obtenir le matériel qui l’intéresse lui-même mais permet au patient de suivre le cours naturel et spontané de ses pensées… » (séance du 30 octobre 2007).

C’est l’analysant qui dès lors « choisit » son thème associatif de séance, « suit le cours naturel et spontané de sa pensée ». Mais c’est qu’entre temps Freud a pu penser que les associations « libres » étaient en effet « contraintes » par l’existence de « complexes associatifs » inconscients qui en régulaient le cours. Il n’y a plus dès lors a redouter de se perdre en route, une cohérence interne régit en secret le flux associatif, il n’y a plus besoin de le réguler du dehors, il possède sa « logique » interne à l’écoute de laquelle le psychanalyste doit alors se consacrer.

L’écoute psychanalytique de l’associativité.

Car la méthode et les procédés qui la mettent en œuvre dépendent de la conception que Freud se fait du fonctionnement de la psyché, de la conviction qu’il a de sa cohérence profonde. Si la règle a un sens c’est bien à la fois parce que Freud dispose d’une théorie associative du fonctionnement psychique, et qu’il a la conviction que la psyché est cohérente, au delà des apparences psychopathologiques. Dès 1895 et Psychothérapie de l’hystérie il déclare que l’on est en droit d’attendre de l’hystérique des associations « cohérentes », et si elles ne se présentent pas comme telles, c’est qu’un maillon reste caché, obscur, inconscient.

« Le praticien est en droit d’exiger d’un hystérique des associations logiques, des motivations semblables à celles qu’il exigerait d’un individu normal. Dans le domaine de la névrose les associations restent logiques » (EH p 237)

Sa conviction ne fait que s’affermir dans les années qui suivent, au fur et à mesure qu’il approfondit sa conception de ce qui organise et agence en secret les liens associatifs, qu’il perce à jour les logiques des « complexes associatifs » et autres formations de l’inconscient.

Dès lors il apparaît progressivement que ce qui est « fondamental » dans la méthode ce n’est pas tant la règle elle-même, elle ne fait que traduire une règle d’écoute de l’associativité, elle ne fait que faciliter le travail, ce qui est fondamental c’est la règle de l’écoute du psychanalyste. Il doit écouter les associations avec l’idée qu’elles sont cohérentes, ce qui implique que si deux éléments sont associés c’est qu’ils possèdent un lien. Si celui-ci est manifeste, si le lien est « évident », conscient donné, cohérent, pas de problème, ceux-ci commencent quand le lien n’est pas manifeste, pas évident, pas donné, pas « conscient » : là s’ouvre la spécificité de l’écoute de la clinique psychanalytique. L’analyste doit écouter les associations en se posant la question du lien implicite, inconscient, il doit faire des hypothèses concernant ce lien, tenter de le reconstruire et de reconstruire la logique qui anime la chaine associative.

Remarque : C’est sur le fond de cette hypothèse méthodologique d’écoute que se comprend le transfert, celui-ci est directement articulé à la question de l’associativité et ceci dès 1900 et L’interprétation des rêves où l’on peut lire

« On apprend … que la représentation inconsciente est absolument incapable en tant que telle d’entrer dans le préconscient et qu’elle ne peut y manifeste un effet qu’en se mettant en liaison avec une représentation innocente appartenant déjà au préconscient en transférant sur elle son intensité et en se laissant recouvrir par elle. C’est là le fait du transfert qui détient l’élucidation de tant d’évènements frappants dans la vie d’âme des névrosés. Le transfert peut laisser non modifiée la représentation préconsciente qui parvient ainsi à une intensité d’une grandeur imméritée, ou bien imposer à celle-ci même une modification par le contenu de la représentation transférante » (S.F 1900, Trad 2003 p.616-617).

Deux types de cohérences se dégagent de la perspective freudienne de l’époque. Soit la cohérence est conjoncturelle, elle est liée aux données singulières d’un moment de l’histoire du sujet, les liaisons sont alors établies sur le modèle du réflexe conditionné que nous avons évoqué plus haut, elles sont conditionnées par des éléments qui peuvent être fortuits et qui ne valent que par leur proximité ou leur simultanéité avec l’événement psychiquement marquant.

Soit elle est structurelle, ce que Freud dégagera petit à petit, elle est alors liée aux grandes questions aux grands conflits et aux grandes difficultés de la vie humaine, et principalement à tout ce qui concerne la vie affective et sexuelle du sujet. Comme celles-ci sont la plupart du temps en contraste avec la vie sociale courante (qui est largement désexualisée) elles sont souvent refoulées, et ceci d’autant plus que Freud va progressivement mettre en évidence qu’elles sont aussi « attirées » par des formations organisatrices de la vie psychique inconsciente, des « concepts inconscients » (Freud 1917) les « formations[6] originaires » qui prendront aussi un statut quasi structural dans sa pensée, un statut de « concepts inconscients » (1917).

C’est sur cette « théorie minimum » du fonctionnement psychique du sujet que l’écoute psychanalytique va se fonder, elle sera en latence dans son écoute, mais elle en organisera la forme. L’attention « également flottante », l’égalisation méthodologique de l’écoute qu’elle implique, qui prescrit de ne rien attendre de spécifique quand on écoute un analysant en cours de séance, pousse à ce que l’analyste, à son tour, « associe librement » en prenant les associations de l’analysant et leur rupture apparente de lien comme point de départ. La règle est la même pour les deux protagonistes de la situation psychanalytique, simplement elle joue dans un plan décalé pour l’analyste dans la mesure où pour le patient ce qui meut sa chaine associative ce sont les évènements inappropriés de son histoire, alors que ce qui met en mouvement l’associativité de l’analyste ce sont les blancs, les ruptures, les idées incidentes, les incohérences, les particularités des chaines associatives de l’analysant, l’analyste associe sur les associations de l’analysant. La situation psychanalytique est une situation de co-associativité, d’associativité à deux.

L’associativité de l’analyste suppose une forme de double contrainte implicite. D’une part il associe « en double », en identification avec son analysant, il est « côte à côte » avec son analysant, sans quoi il ne perçoit rien de ce qui travaille celui-ci. Mais il est aussi en écart avec lui sans quoi il ne perçoit pas où l’analysant et la chaîne associative butent, là où les singularités de sa vie psychique inconsciente se manifestent. Théoriquement l’analyse propre de l’analyste lui a permis d’acquérir une liberté associative telle qu’il doit percevoir les ruptures associatives de l’analysant, là où il ne peut continuer de le suivre « en double », là où ses propres chaines associatives l’emmènent ailleurs que là où l’analysant va où semble aller, c.-à-d. là où les idiosyncrasies spécifiques de l’analysant se manifestent.

C’est aussi là que le travail d’interprétation-construction prend son sens, en lien avec ces ruptures où particularités de l’associativité de l’analysant. Quand Freud en 1938 dans Construction en analyse, se penche sur les critères qui peuvent guider l’analyste dans l’évaluation des effets de son travail d’interprétation-construction il balaye d’un revers de manche les tentatives pour se fonder sur le seul accord ou désaccord de l’analysant : ceux-ci restent trop soumis aux effets de complaisance de soumission de résistance ou de révolte de l’analysant, trop soumis aux effets de suggestion ou de contre–suggestion, donc à l’état du transfert. Ce qui lui paraît plus pertinent est ce que j’ai proposé de nommer la « générativité associative » de l’intervention de l’analyste, c.-à-d. les associations que l’intervention rend maintenant possibles. Là encore c’est à l’associativité que le travail psychanalytique est référé, c’est en elle qu’il trouve son fondement et sa raison d’être, qu’il s’évalue.

Je ne peux quitter cette question sans deux remarques.

La première concerne la question des liens entre l’associativité et la réflexivité. Je préfère la notion de réflexivité à celle, plus classique, de « prise de conscience », elle me semble cerner plus justement les enjeux du travail psychanalytique (R.Roussillon 1978, 1991, 1995, 2008). Une partie du travail psychanalytique et de ses effets se déroule, en effet, en dehors d’une claire conscience de ces processus, cette conscience n’est d’ailleurs pas nécessaire, son besoin impérieux ne fait souvent que manifester le besoin de contrôle de l’analysant ou de l’analyste. Par contre le travail psychanalytique ne peut guère se concevoir indépendamment de l’accroissement de la réflexivité du sujet, il vise à lui permettre de mieux « s’entendre », « se voir » et « se sentir ». L’horizon du travail psychanalytique, et sans doute de tout « véritable » soin psychique, est de modifier les systèmes de régulation de l’associativité. Si elle est inévitablement et naturellement régulée par des systèmes d’inhibition qui lui permettent de s’ajuster aux situations rencontrées dans la vie courante, et qui supposent que certaines associations soient tenues sous le boisseau, les souffrances qui conduisent les sujets en analyse, ou qui se manifestent de manière « psychopathologiques », résultent toujours de systèmes de régulation marquées par des défenses excessives contre certains contenus psycho-affectifs. La psyché ne peut se passer de systèmes de régulation qui sont aussi des systèmes d’organisation[7], ses états internes dépendent de la nature de ceux-ci. L’enjeu, l’enjeu fondamental du travail psychanalytique, est de faire évoluer les systèmes de régulation de la psyché et de permettre, toutes les fois que c’est possible, de développer une régulation par la symbolisation et la réflexivité[8] qu’elle rend possible. Je ferais volontiers l’hypothèse qu’une propriété émergente d’une associativité suffisamment déployée est précisément la réflexivité, celle-ci est l’horizon de la « générativité associative » que nous évoquions plus haut. C’est quand l’associativité atteint un degré suffisant de complexité qu’elle peut se réfléchir et se découvrir mode de symbolisation et non « en soi » de la chose, alors que quand elle est trop inhibée elle reste prise dans une actualité qui en interdit l’appropriation subjective véritable.

Ma seconde remarque va ouvrir un nouveau champ de question, elle va permettre que la question des extensions qui nous guidait au début, commence à trouver sa place dans mon développement. Il est classique d’entendre, quand on parle d’association libre, association libre verbale. Le fait est d’ailleurs devenu quasi emblématique depuis Lacan et son fameux Discours de Rome de 1953. Mais cette affirmation, qui a en son temps été sûrement très importante pour le développement de la psychanalyse et de son rapport à l’activité symbolique, est loin d’aller de soi quand on suit de près les développements freudiens, elle n’est guère pertinente quand on s’intéresse au travail psychanalytique avec les enfants à moins de donner un sens tellement élargi au verbal qu’il couvre tout le champ de la communication humaine et de ses langages ce qui pose beaucoup de problèmes. Je propose maintenant de reprendre la question dans la pensée de Freud et dans ses différents développements.

Repères pour une extension de la psychanalyse.

L’extension de la psychanalyse c’est d’abord l’extension du champ de compétence de son écoute à des problématiques qui ne sont pas, non pas été « traditionnelle » dans la clinique psychanalytique « standard », c.-à-d. celle qui se centre sur la double différence des sexes et des générations. Élargir la problématique à ce niveau c’est porter l’analyse sur les conditions de la différence moi/ non Moi, aussi bien sur la capacité du moi à se relier au non moi qu’à se différencier de lui, car cette problématique se joue dans les deux sens.

Cependant l’abord psychanalytique de cette problématique bute d’emblée sur une difficulté majeure, tout porte en effet à penser que si elle traverse tous les âges de l’histoire individuelle elle a néanmoins une période décisive pour sa configuration : la période qui précède l’apparition du langage verbal, en gros les deux premières années de la vie. Le fait n’a pas échappé à Freud qui propose plusieurs repères utiles pour son abord.

Dans Construction en analyse, s’agissant l’étendre la compétence de l’écoute psychanalytique à la psychose, il réfère les évènements traumatiques de celle-ci « à une période qui précède l’apparition du langage verbal », il propose de fonder alors le traitement sur le fait de reconstruire les évènements en question pour en dégager le noyau de vérité historique.

Quelque temps plus tard, dans les petites notes qu’il nous laisse de son exil à Londres, il poursuit sa réflexion en soulignant que l’impact des expériences précoces se maintien beaucoup plus que les celui des expériences plus tardives. Il propose ainsi, la remarque en est rare, un complément à la théorie de la compulsion de répétition : tendent à se répéter compulsivement les expériences précoces, archaïques, disons précisément celles qu’il a évoquées dans Construction, celles qui « précédent l’apparition du langage verbal ». Il propose ensuite une explication, il note : « explication, faiblesse de la synthèse ». Il indique ainsi, que selon lui, tendent à se répéter compulsivement les expériences précoces qui n’ont pas pu être intégrés du fait de la faiblesse de la synthèse. Une autre remarque, implicite à son propos mérite d’être clarifiée, si dans les époques qui précédent l’apparition du langage verbal il y a une faiblesse de la synthèse, c’est sans doute que le langage verbal a une participation importante dans celle-ci qu’il en est le vecteur privilégié.

Ainsi donc l’affrontement psychanalytique à la compulsion de répétition, aux expériences et traumatismes précoces, passe par une évolution paradigmatique du travail psychanalytique.

D’une part certaines expériences historiques reviennent au sujet à partir de perceptions qui se donnent comme actuelles, hallucination et perception ne s’opposent plus, les perceptions actuelles peuvent être infiltrées du retour hallucinatoire d’expériences archaïques qui viennent se « déguiser » (Freud 1938) dans le présent.

Il s’agit donc, d’autre part, de « reconnaître » le noyau de vérité historique qu’elles contiennent, de reconstruire les expériences historiques impliquées pour les intégrer (synthèse) dans la trame de la subjectivité.

Une conséquence de cette évolution paradigmatique apparaît dès lors immédiatement, il faut se mettre à l’écoute d’expériences qui précèdent l’apparition du langage verbal. Et comment, en restant psychanalyste se mettre à cette écoute ? On peut imaginer que ce qui de ces expériences a pu être repris dans le langage verbal, intégré dans celui-ci, peut être entendu à partir de l’écoute psychanalytique standard. Mais on pressent aussi que ce qui a échappé à la synthèse a aussi échappé à cette reprise, que ce qui se répète compulsivement est précisément ce qui a échappé à cette intégration seconde et ainsi aux formes de mémoires dites « déclaratives » c.-à-d. produisant des « souvenirs » vécus subjectivement comme tels. Le retour des expériences archaïques non intégrées s’effectue de manière « processuelle », c.-à-d. qu’elles marquent de leur emprise les modes de traitement de l’expérience, les processus de traitement eux-mêmes, des « représentactions » qui en commandent l’activité. Plus que dans des contenus c’est dans des procédures, les processus psychiques qu’elles manifestent leur présence toujours actuelle. Elles tendent donc à revenir au présent de la subjectivité comme si elles étaient toujours actuelles, et sous la forme même de leur enregistrement premier. S’agissant d’expériences précédant l’apparition du langage verbal, elles font retour dans le « langage de l’époque » de leur enregistrement, langage de l’affect, langage de la sensori-motricité, de l’acte, langage du corps donc, ou plutôt affect, sensori-motricité, acte, corps considérés, envisagés comme des langages, des langages narratifs.

Nous en sommes arrivés au point où la question clinique et technique de l’extension de l’écoute psychanalytique peut trouver sa forme, elle suppose que l’écoute de l’associativité puisse intégrer aussi ses formes de langage pré et non verbaux, elle suppose un mode d’écoute qui intègre et mêle à l’écoute des chaines associatives verbales les « associations » issues des différentes formes d’expression premières en étayage sur le corps, considérés comme des langages premiers.

À l’écoute de l’associativité non verbale.

Un « retour à Freud » s’impose alors, retour vers les temps premiers, originaires, de la méthode psychanalytique, retour vers la manière dont Freud pense la question de l’associativité pertinente dans l’écoute psychanalytique, retour vers le constat que Freud d’emblé intègre cette possibilité, qu’elle est inhérente à son écoute. Reprenons quelques jalons de son apport.

Dans les Études sur l’hystérie tout d’abord, et plus particulièrement dans Psychothérapie de l’hystérie (1894) Freud montre comment il comprend l’utilisation de la méthode associative, et il apparaît clairement qu’il intègre complètement les différentes manifestations corporelles, en particulier tout ce qui relève des symptômes de conversion hystériques qu’il entend comme « se mêlant à la conversation » (Freud 1894). Mais dans son écoute il intègre aussi tout ce qui ressortit du registre mimi-gesto-tonico-postural qui lui aussi « à son mot à dire » (Freud 1894). Il est à noter que pour Freud le symptôme ou la manifestation corporelle est traitée comme une instance de vérité, comme une boussole. Si par exemple un sujet déclare qu’il n’a plus rien à dire mais que le symptôme persiste, alors Freud suit l’indication donnée par le symptôme et il a la conviction que tout n’a pas été dit. C’est seulement quand le symptôme corporel a disparu que Freud considère que le complexe associatif se rapportant au symptôme a été totalement évoqué.

«  En outre les jambes douloureuses commencèrent aussi à « parler » pendant nos séances d’analyse… en général au moment où nous commencions les séances la malade ne souffrait pas, lorsque par mes questions ou en appuyant sur sa tête, j’éveillais quelque souvenirs, une sensation douloureuse se produisait… elle atteignait son point culminant au moment où elle allait révéler des faits essentiels et décisifs… J’appris peu à peu à me servir de l’éveil de cette douleur comme d’une boussole. Lorsqu’il lui arrivait de se taire alors que la douleur n’avait pas encore cédée je savais qu’elle n’avait pas encore tout dit… ». (EH p117)

En 1913 dans un article consacré à « L’intérêt de la psychanalyse » Freud précise sa position en ce qui concerne l’idée d’un langage en psychanalyse il précise alors ce qu’il entend « par langage, pas seulement l’expression des pensées en mots mais aussi le langage des gestes et toute forme d’expression de l’activité psychique… ». Cette remarque couronne une série de remarques dont il a égrené différents textes d’exploration de la symptomatologie névrotique.

En 1907, dans l’article qu’il consacre aux Actions compulsionnelles et exercices religieux, Freud évoque le rituel d’une femme qui est obligée de tourner plusieurs fois autour de la cuvette d’eau salie par ses ablutions avant de pouvoir vider celle-ci dans les toilettes. L’analyse de ce rituel compulsif fait apparaître que, non seulement

« les actions compulsionnelles sont chargées de sens et (mises) au service des intérêts de la personnalité »,

mais qu’elles sont aussi la figuration, soit directe soit symbolique, des expériences vécues et donc qu’elles sont à interpréter soit en fonction d’une conjoncture historique donnée, soit symboliquement. Ainsi pour ce qui concerne le rituel de la cuvette, il prend au cours de l’analyse le sens d’un avertissement adressé à la sœur de la patiente qui envisage de quitter son mari, de ne pas se séparer des « eaux sales » du premier mari, avant d’avoir trouver « l’eau propre » d’un remplaçant. Je souligne ici que, pour Freud, le rituel ne prend pas seulement sens dans la relation de la patiente à elle-même, donc sens intrapsychique, mais qu’il s’inscrit aussi dans la relation à la sœur de celle-ci, comme « message » adressé à celle-ci. L’action compulsionnelle à un sens, elle « raconte » une histoire, l’histoire, mais, c’est en plus une histoire adressée, un message, un « avertissement » dit Freud, pour la sœur de celle-ci.

L’acte « montre » une pensée, un fantasme, il « raconte » un moment de l’histoire, mais il montre ou raconte à quelqu’un de significatif, il s’adresse, et ceci même s’il n’assume pas pleinement son contenu, même si la pensée se cache derrière sa forme d’expression. L’acte « montre », il ne « dit » pas, il raconte, mais avance masqué.

En 1909 Freud prolonge sa réflexion concernant les attaques hystériques et la pantomime de celle-ci, dans une ligne qu’il avait déjà commencée à frayer dès 1892 et Pour une théorie de l’attaque hystérique. Dans Considérations générales sur l’attaque hystérique il souligne alors que, dans celle-ci, le fantasme est traduit dans le « langage moteur », projeté « sur la motilité ». L’attaque hystérique, et la pantomime qu’elle met en scène, lui apparaissent comme le résultat de la condensation de plusieurs fantasmes (bisexuels en particulier), ou de l’action de plusieurs « personnages » d’une scène historique traumatique. Par exemple, ce qui se donne comme l’agitation incohérente d’une femme, comme une pantomime insensée, prend sens si l’on prend soin de décomposer le mouvement d’ensemble pour faire apparaître une scène de viol. La première moitié du corps et de la gestuelle de la femme « figure », par exemple, l’attaque du violeur, qui tente arracher les vêtements de la femme, tandis que la seconde moitié de son expression corporelle représente la femme en train d’essayer de se protéger de l’attaque.

Là encore donc, la pantomime apparemment sans sens et qui apparaît au plan manifeste comme une agitation désordonnée, est éclairée si on peut analyser et décomposer les différents éléments qui en organisent secrètement l’agencement. Ce qui apparaît au premier abord comme « pure décharge » livre alors la complexité signifiante qui l’habite et se masque. L’hystérie « parle » avec le corps, elle montre ce que le sujet ne peut-dire, elle le cache ainsi. Déjà, à propos de la conversion, Freud avait souligné que le corps de l’hystérique tentait de dire les mots que le sujet ne pouvait accepter de prononcer et de prendre pleinement conscience. Par exemple, une nausée exprimera le fait langagier d’avoir « mal au cœur », et le mal d’avoir « mal au cœur » renverra, lui, à la forme métaphorique d’une peine de cœur, à un amour déçu. L’acte, dans les processus hystériques, peut être interprété comme le fut le représentant-affect, il est langage de l’acte, il est passage du langage par l’acte, plus que passage à l’acte

Et il est langage adressé, adressé à soi, manière de se dire, mais aussi adressé à l’autre, en attente peut-être que ce qu’il dit sans savoir, sans le dire, soit entendu par l’autre et reflété par celui-ci. Dès les Études sur l’hystérie Freud note dans l’ensemble des scénarii ainsi racontés et mis en scène, la place tenue par ce qu’il nomme en 1895 « le spectateur indifférent ». La scène est adressée à ce spectateur, qui est aussi un représentant externalisé du moi, un double, elle raconte « pour » ce spectateur, elle est là encore « message adressé » à un autre, alors « pris à témoin » de ce qui n’en avait pas historiquement comporté.

Et encore en 1920 quand Freud entreprend l’analyse de la tentative de suicide de la jeune fille qu’on lui confie – elle se jette d’un pont – il ne procède pas autrement que dans les cas précédents, il analyse le sens de l’acte, son langage, examine à qui celui-ci s’adresse, en l’occurrence le père sous les yeux duquel l’acte est commis.

Les exemples que nous venons de relever chez Freud appartiennent à l’univers névrotique, ils mettent en scène des représentants de l’économie anale ou phallique, ils appartiennent à un univers déjà marqué par l’appareil de langage, déjà encadré par celui-ci, donc à un univers déjà structuré par la métaphore. Le corps « dit », met en scène, ce que le sujet ne peut dire, mais qu’il pourrait potentiellement dire, le corps métaphorise la scène. La structure de l’acte et de sa mise en scène est ici narrative, Freud est clair, les scènes racontent un scénario, une histoire, l’histoire d’un pan de la vie qui ne peut être assumé par le sujet, elle appartient ainsi à l’univers langagier et à ses modes de symbolisation, même si c’est le corps qui « parle » et « montre », et si elle tente de raconter au sujet lui-même, elle est aussi et peut-être d’abord, narration pour un autre-sujet.

On se souvient que J.Mc.Dougall, dans les textes qu’elle consacre aux « néo-sexualités », à ce que l’on nomme le plus souvent les « perversions », parviendra à une conclusion similaire pour ce qui concerne ces tableaux cliniques particuliers. Le « spectateur indifférent » des Études sur l’hystérie, à qui le symptôme névrotique est adressé, deviendra simplement « spectateur anonyme » dans les scénarii pervers, variante, appartenant cette fois à l’univers narcissique, du premier.

En 1938, s’agissant cette fois de l’univers psychotique des patients délirants, et dans la foulée de la fin de Construction en analyse, dans laquelle Freud propose la généralisation de ses énoncés de 1895 concernant la manière dont le sujet, fut-il psychotique, « souffre de réminiscence », il étend aux états psychotiques la remarque selon laquelle les manifestations psychotiques se déroulent aussi sous les yeux d’un « spectateur indifférent », et apparaissent ainsi aussi comme « message adressé » à ce spectateur. Mais dès 1913, dans la partie consacré à l’intérêt de la psychanalyse pour la psychiatrie, Freud avait affirmé sa foi dans le fait que les actes, fussent-ils ceux des stéréotypies observées dans la démence précoce, c’est-à-dire la schizophrénie, n’étaient pas dénués de sens, mais apparaissaient comme « des reliquats d’actes mimiques sensés mais archaïques ».

Il poursuivait alors :

« Les discours les plus insensés, les positions et attitudes les plus bizarres, partout où semble régner le caprice le plus bizarre, le travail psychanalytique montre ordre et connexion, ou du moins laisse pressentir dans quelle mesure ce travail est encore inachevé ».

L’état inachevé de 1913, est complété par les deux hypothèses qu’il propose en 1938 et que nous avons déjà évoqué : dans Construction en analyse il souligne que le symptôme psychotique « raconte » l’histoire d’un évènement « vu ou entendu à une époque précédant l’émergence du langage verbal », donc avant 18-24 mois, il ajoutera dans l’une de ses petites notes rédigées à Londres que l’épisode est maintenu dans l’état, c’est la seconde hypothèse qu’il propose alors, du fait de la « faiblesse de la capacité de synthèse » de l’époque.

D’une certaine manière il sous-entend ainsi, ce qui a été le point de départ de notre réflexion du moment, que ce qui a été vécu à une époque où le langage verbal n’était pas encore en mesure de donner forme à l’expérience subjective, va tendre à revenir sous une forme non verbale, une forme aussi archaïque que l’expérience elle-même, et donc dans le langage de l’époque, celui des bébés et des tous petits-enfants, donc un langage corporel, un langage de l’acte.

Les enjeux de l’écoute de l’associativité non verbale.

Dans la situation psychanalytique standard tout est supposé passer par la parole et la voix. Quand Freud présente la règle dite fondamentale à ses analysants il utilise la métaphore du train qui souligne bien ce fait majeur : « imaginez que vous êtes dans un train et que vous décriviez à un passager, qui ne le voit pas, le paysage qui défile sous vos yeux ». Cette métaphore prescrit un double transfert, une double transformation : transfert du champ moteur (sensori-moteur) – le train doit rouler –, dans le champ visuel – il s’agit de décrire un paysage -, puis transfert de cette forme visuelle dans l’appareil à langage verbal.

Ces trois caractéristiques profilent une méthode pour analyser ce dont la parole est porteuse en analyse, ce qui vient la « visiter » ou l’organiser, car si la méthode prescrit le double transfert dans la parole à la fois du champ sensori-moteur et du champ visuel, inversement l’écoute de la parole adressée en cours de séance, l’écoute de son vecteur vocal, peut être un bon moyen pour tenter de repérer aussi bien les conditions de son écoute que ce dont elle est porteuse de ces deux champs, ce que produit leur transfert dans la voix. Si le corps porte la parole et la voix inversement la voix porte aussi des éprouvés corporels, elle est aussi porte-corps autant qu’elle est porte-parole, de soi de l’autre aussi nous le verrons à la fin.

Mais que se passe-il quand ce processus échoue ? Quand le sujet ne peut transférer ses éprouvers premiers dans l’appareil de langage verbal ? Quand les expériences sensori-motrices n’ont pas reçues une organisation telle qu’elle se prête au transfert dans l’appareil de langage ? Questions qui pour prendre leurs sens plein supposent que nous nous penchions d’abord sur les particularités des expériences archaïque et sur la question de leur reprise dans le langage verbal.

Les expériences subjectives archaïques et la souffrance narcissique-identitaire.

La subjectivité du bébé n’est pas une subjectivité unifiée, il traverse des états subjectifs différents et la « faiblesse de la capacité de synthèse » que Freud évoque, ne permet pas à ces différents moments vécus de la subjectivité d’être d’emblée unifiés. L’enfant vit dans une « nébuleuse subjective » (M.David), son moi se constitue de noyaux « agglutinés » (J.Bleger), avant d’être rassemblés dans des unités constituant un « moi-sujet émergent ». Ceci a pour conséquence que les expériences archaïques peuvent être sans lien les unes avec les autres, non par le fait d’un clivage, mais par manque d’intégration d’ensemble, elles peuvent être « partielles » et être enregistrées avec cette caractéristique. Je rejoins ici D.W.Winnicott qui souligne que l’état non intégré n’est pas semblable au processus de désintégration d’un état déjà intégré. Dans le second cas, l’idée d’un clivage prend sens, mais quand les états subjectifs ne sont pas encore intégrés, la notion de clivage est dépourvue de signification subjective.

Les expériences subjectives archaïques sont étroitement articulées aux états du corps et aux sensations issues de celui-ci. La sensation corporelle est ainsi au centre, elle s’accompagne de mouvements moteurs auxquels elle est étroitement mêlée, ce qui donne de la pertinence à l’idée de processus sensori-moteurs. Elles peuvent ainsi être de nature érotique, elles sont subordonnées au principe organisé par le couple d’affects plaisir-déplaisir. Mais l’érotique qu’elles comportent n’est pas de type orgasmique, c’est la différence entre la sexualité infantile, fut-elle précoce ou « primordiale » (C et S.Botella), et la sexualité adulte, elles pourraient être dites « homosensuelles ».

Elles sont vécues hors du temps, en tout cas du temps de la chronologie, ce qui signifie que, quelle que soit leur durée effective, elles tendent à être sans début et sans fin, en particulier quand elles sont chargées de déplaisir. Quand elles sont chargées de plaisir, elles tendent à s’inscrire dans des formes rythmiques élémentaires (R.Roussillon, D.Stern, D.Marcelli) qui les organisent dans des formes rudimentaires de temporalité.

Partant, nous l’avons déjà rapidement évoqué, elles ne sont pas remémorables, elles ne peuvent se constituer en souvenirs, elles échappent donc aux formes de mémoires dites « déclaratives ». Par contre elles peuvent contribuer à la création de schèmes mémoriels, aux mémoires dites « procédurales » par les neuroscientifiques, qui créent des « modèles internes opérants » (Bowlby) et des schèmes de traitement et d’organisation de l’expérience, elles tendent ainsi à donner leur forme aux expériences postérieures, j’ai proposé de dire (1991, 1995), dans un vocabulaire plus « psychanalytique », qu’elles sont processuelles. Une conséquence importante est qu’elles sont ainsi « de tout temps », qu’elles tendent à traverser le temps, qu’elles peuvent donc être réactivées et réactualisées sur un mode hallucinatoire, à se donner et à se présenter comme « actuelles », comme toujours actuelles.

Quand elles sont réactivées ce n’est donc pas sous une forme qui se donne comme une re-présentation à la subjectivité, mais comme une présentation (darstellung), et ceci même si elles tentent de se « raconter » à l’aide de cette réactivation, elles se donnent donc comme toujours présentes. C’est ce qui fait qu’il est difficile de repérer comme telles leurs réactivations, elles viennent se mêler aux perceptions actuelles, s’intriquent à celles-ci. C’est aussi ainsi qu’elles contribuent à l’expérience présente, dont elles viennent « boursoufler » l’éprouvé de leur empreinte hallucinatoire, mais c’est ainsi aussi qu’elles peuvent être modifiées après-coup[9]. Elles s’expriment donc électivement à travers les formes de l’affect, « ébranlement traumatique de tout l’être » selon Freud (1926), celle de l’expression somatique et par l’acte et ceci potentiellement aux différents âges de la vie.

Elles cherchent à être communiquées (J.MacDougall), reconnues (M.Dornes, R Roussillon) et partagées (C.Parat) par les personnes significatives de l’entourage premier. Mais leur communication et leur partage, leur reconnaissance, posent problème, elles sont toujours plus ou moins chargées d’ambiguïtés, soumises à interprétation.

D’une part parce qu’elles s’expriment dans des langages peu digitalisés, qui restent marqués par l’analogie et des modèles en représentation-chose, le langage de l’affect, celui du registre mimo-gesto-tonico-postural, celui de l’agir.

D’autre part parce qu’une partie de leur sens est « inachevée », pour reprendre le mot de Freud, et dépend étroitement de la manière dont il est interprété par l’autre-sujet à qui il s’adresse.

C’est en effet la réponse de l’entourage qui, en le reconnaissant comme tel, lui donne valeur de message, qui le définit comme message signifiant, comme mode de narration, comme signifiant adressé. Si ce n’est pas le cas il « dégénère », perd sa valeur proto-symbolique potentielle, est menacé de n’être plus qu’évacuation insignifiante, il est annulé dans sa valeur expressive et proto-narrative.

Mon hypothèse clinique est que ce sont de telles expériences de tentatives de communication qui, à force de n’être pas reconnues comme telles, de ne pas être qualifiées par les réponses de l’entourage, vont venir se manifester dans les tableaux psychopathologiques de l’enfant, l’adolescent ou l’adulte, et en particulier dans la symptomatologie des problématique narcissiques-identitaires à forme d’expression corporelle : agir ou psychosomatique. D’une part, le Moi est globalement fragilisé par les atteintes narcissiques qu’impliquent la disqualification ou la non-qualification des communications corporelles et affectives, d’autre part les formes désignifiées de celles-ci représentent autant de points énigmatiques pour le Moi qui se vit comme habité par des mouvements insensés.

La pleine intelligibilité de ces énoncés suppose l’hypothèse complémentaire que les vécus ainsi conservés sont issus d’expériences subjectives de nature traumatique et donc ayant mobilisées, sur le moment et par la suite, des modalités de défenses primaires, qui les ont ainsi soustraites, et avec elles des pans entiers de la subjectivité et de l’organisation du moi, (cf. les « anciens fonctionnements du moi » que Freud évoque en 1923 comme étant « sédimentés » dans « le surmoi sévère et cruel » que l’on observe dans la réaction thérapeutique négative), à l’évolution ultérieure. Le complément que je propose suppose que soit fait le départage, parmi les expériences archaïques, entre celles qui ont pu secondairement être reprises et signifiées lors d’expériences plus tardives, et celles qui ont été tenues à l’écart de ces formes de reprise après-coup, et se présentent alors comme des « fueros » selon la métaphore que Freud propose en 1896.

Autrement dit, dans le devenir intégratif « naturel », ou du moins suffisamment maturationnel, les expériences précédant l’apparition de l’appareil de langage, sont au moins en partie reprises dans l’univers langagier et ceci de trois manières possibles.

Reprise dans l’appareil de langage verbal.

Par liaison des traces mnésiques et représentation de chose, d’abord, avec les représentations de mots plus tard acquises. L’expérience subjective est nommée après-coup, les sensations et affects qui la composent sont nommés, analysés, réfléchis, « détails par détails », du fait leur liaison secondaire dans les formes linguistiques. L’apparition du langage verbal et la liaison verbale qu’il rend possible, transforme le rapport que le sujet entretient avec ses affects comme avec ses mimiques, sa gestuelle, sa posture et ses actes etc. La liaison verbale permet de contenir et de transformer les réseaux affectifs et ceux des représentations de choses, c’est alors dans la chaîne associative elle-même qu’il faut en repérer l’impact. Les expressions mimo-gesto-tonico-posturales peuvent alors accompagner les narrations verbales, elles donnent du corps ou de l’expressivité là où le sujet craint qu’elles soient insuffisantes, ou que les mots ne parviennent pas à transmettre le « tout » de la chose vécue. Les enfants et les adolescents sont coutumiers de cette expressivité corporelle d’accompagnement, souvent centrales chez eux, mais elle ne disparaît jamais complètement de l’expression adulte. Dans les formes plus élaborées encore, le jeu avec le langage ou les mots qui le composent, reprend, étaye et développe les jeux antérieurs avec les choses, le registre mimo-gesto-tonico-postural ou les affects.

Par transfert dans les aspects non-verbaux de l’appareil de langage ensuite, c’est-à-dire dans la prosodie (rythme, grain de voix, timbre de celle-ci etc.). La voix « dit » l’effondrement vécu en s’effondrant elle-même, son rythme d’énonciation se désagrège, son intensité tente de rendre les variations d’intensité de l’éprouver… L’éprouver, en se transférant dans l’appareil de langage verbal, affecte celui-ci dans les aspects les plus « économiques » de son fonctionnement.

Et enfin, après l’adolescence, par transfert dans le style même du langage utilisé, dans la pragmatique que celui-ci confère aux énoncés et qui permet que, entre les mots, dans leur agencement même, les choses se transmettent et soient communiquées. J’ai ainsi, par exemple, pu montrer ailleurs[10], comment le style de Proust, et en particulier son maniement de la ponctuation, transmettait au lecteur un essoufflement « asthmatique », sans que rien, ou presque, ne trahisse cet éprouver dans le contenu du texte même, en toute inconscience en somme. C’est alors au lecteur d’éprouver ce que le sujet ne dit pas qu’il éprouve, mais qu’il transmet « à travers » son style verbal. La capacité à transférer dans le style de l’énonciation la richesse des éprouvers n’est cependant pas donnée à tout le monde également et en tout cas pas avant la réorganisation de la subjectivité de l’adolescence. Les enfants n’ont pas encore de véritable style verbal.

On pourrait ainsi, à la seule écoute des chaînes associatives verbales, retracer l’histoire de la manière dont certaines expériences subjectives précoces ont été ressaisies dans l’appareil de langage. Quand la reprise intégrative est suffisante, les trois registres de l’appareil de langage que je viens d’évoquer, se conjuguent pour ressaisir les expériences subjectives précoces et leur donner un certain statut représentatif secondaire, pour symboliser secondairement l’expérience primitive.

Ces différentes formes de transfert de l’expérience subjective primitive dans l’appareil de langage n’empêchent pas mimiques, gestuelles, postures corporelles, d’accompagner l’expression verbale. C’est sur les trois registres d’expression de la vie pulsionnelle et de la vie psychique que le sujet exprime celles-ci. Il parle avec les représentant-mots, transmet par sa gestuelle, sa mimique, ses postures, ses actes, les représentations de choses et représentaction qui le meuvent, exprime par tout son corps la présence les représentants-affects qui accompagnent les autres formes d’expressivité. La domination du langage verbal dans expression de soi ne doit pas faire oublier à quel point elle est accompagnée d’une expressivité corporelle sans laquelle elle ne remplit que fort mal son office. Une expression verbale coupée de tout affect et de toute expressivité corporelle laisse un effet de malaise chez l’interlocuteur, rend difficile l’empathie, laisse transparaître comment le sujet est clivé de l’enfant qu’il fut et du fond de l’expérience affective humaine. Les formes de langages premiers, langage de l’affect et langage de l’expression mimo-gesto-posturale, témoins des premiers temps de la vie psychique, premières tentatives d’échanges et de communication, se maintiennent toute la vie et restent nécessaires à l’expressivité, et ceci même quand le langage verbal a assuré sa domination sur les formes de l’expression.

L’échec de la reprise.

La question clinique centrale, celle dont nous avons suivi le relevé dans la pensée de Freud et qui commande la question des extensions, est celle du devenir des expériences subjectives précoces qui n’ont pu être secondairement suffisamment ressaisies dans l’appareil de langage verbal. Je précise « suffisamment » car on ne peut exclure, même pour celles qui ont un caractère traumatique et désorganisateur, une certaine forme de ressaisie dans l’appareil de langage, au moins pour ce qui concerne une partie des « états » narcissiques, voire même des « états » psychotiques. Mais ce qui m’intéresse plus particulièrement ici est ce qui, tôt soustrait par refoulement, clivage ou projection au processus de symbolisation langagier, va chercher et trouver des formes d’expressivité non verbales.

Dans toutes les formes de souffrances narcissiques-identitaires sur lesquelles j’ai pu me pencher, une partie du tableau clinique présenté déborde la seule associativité verbale et se manifeste par une pathologie de l’affect ou de l’agir qui me semble témoigner, pour prolonger l’hypothèse que propose Freud, de la « réminiscence » d’expériences subjectives précédant l’émergence du langage verbal.

L’hypothèse que je propose en complément de celles qu’il avance, est que ces expériences subjectives vont tendre à se manifester dans des formes de langages non-verbaux qui empruntent au corps, au soma, à la motricité et à l’acte, leur forme d’expressivité et d’associativité privilégié. De la même manière que l’enfant « préverbal » utilise l’affect, le soma, le corps, la motricité, le registre mimo-gesto-tonico-postural etc. pour communiquer et faire reconnaître ses états d’être, les sujets en proie à des formes de souffrance narcissique-identitaire en lien avec des traumatismes précoces, vont utiliser aussi ces différents registres d’expressivité et d’associativité pour tenter de communiquer et faire reconnaître ceux-ci et ceci de manière centrale dans leur économie psychique.

Une autre manière de présenter l’essentiel que ce que je souhaite porter à la réflexion, est de dire que la représentance pulsionnelle, et c’est en cela que j’ai pu proposer l’idée que la pulsion était nécessairement aussi « messagère », se développe et se transmet selon trois « langages » potentiellement articulés entre eux mais néanmoins disjoints : le langage verbal et les représentations de mots, le langage de l’affect et les représentants-affects, et enfin le langage du corps et de l’acte et de leurs différentes capacités expressives (mime, gestuelle, posture, acte…) qui correspond aux représentations de choses[11] (et aux « représentactions » selon la belle formule de J.D.Vincent). Partant dans la prise en compte de l’associativité psychique il y a lieu d’entendre non seulement les liens qui s’opèrent entre les signifiants verbaux mais aussi d’entendre comment le langage de l’affect et celui des représentations de chose et représentactions viennent se mêler aux premiers. Il y a lieu d’entendre la polymorphie de l’associativité psychique.

Les expériences subjectives traumatiques auxquelles réfère mon hypothèse concernant les souffrances narcissiques-identitaires, sont soumises aux formes primitives de pulsionnalité, analité primaire (A Green) mais aussi oralité primaire, c’est-à-dire non réorganisées sous le primat de la génitalité, fut-ce celle de la « génitalité infantile » (Freud). Ce sont des expériences subjectives qui atteignent le sujet avant l’organisation du « non » (troisième organisateur de Spitz), avant les premières formes du « stade du miroir » (Wallon, J.Lacan) et de l’émergence de la réflexivité, avant l’organisation de la représentation constante de l’objet et l’organisation de l’analité secondaire (R.Roussillon), c’est-à-dire pour donner une idée approximative avant la réorganisation de la subjectivité qui s’amorce la plupart du temps entre 18 et 24 mois et se poursuit ensuite.

Je souligne ces différents « analyseurs », ces différents « marqueurs » de la subjectivité, car leur manque à être organisé va colorer de manière spécifique le type de communication dont les formes de langages non verbaux dont je traite ici vont être porteur. Ils témoigneront en effet souvent d’une organisation pulsionnelle « primaire » et peu organisée, d’une grande difficulté dans l’expression de la négation, d’un échec et une quête de réflexivité, d’une dépendance aux formes de présence perceptive de l’objet. On pourrait dire en paraphrasant Freud « l’ombre de l’objet plane et tombe sur les langage non verbaux », etc.

De ce fait les langages de l’acte et du corps restent en effet fondamentalement ambigus, ils portent un sens potentiel, virtuel, mais celui-ci est dépendant du sens que l’objet, à qui il s’adresse, lui confère. C’est un langage qui, plus encore que tout autre, est « à interpréter », il n’est que potentialité de sens, que potentialité messagère, il est sens non encore accompli, (inachevé dit Freud) en quête de répondant, il n’épuise jamais son sens dans sa seule expression, la réaction ou la réponse de l’objet sont nécessaires à son intégration signifiante. C’est aussi pourquoi la clinique nous en montre la plupart du temps une forme « dégénérée », c’est-à-dire une forme dans laquelle, le répondant n’ayant pas été trouvé ou n’ayant pas fourni la réponse subjectivante adéquate, le sens potentiel a perdu son pouvoir génératif.

Un premier exemple permettra de faire saisir ce que je veux dire. On connaît la stéréotypie classique de certains autistes ou psychotiques qui sont fascinés par un mouvement de leurs mains qui semblent tourner et revenir indéfiniment vers soi. Les auteurs d’orientation post-Kleinnienne évoquent alors une forme d’autosensualité. Sans doute. J’imagine plutôt, pour ce qui me concerne, qu’un tel geste « raconte » l’histoire d’une rencontre qui n’a pas eu lieu. La première partie du mouvement semble en effet aller vers l’extérieur, vers l’objet. J’imagine alors un objet absent, ou indisponible, ou insaisissable, indisponible, indifférent, un objet sur lequel le geste de rencontre « glisse », sans pouvoir se saisir d’un fragment de réponse, il revient alors vers soi, porteur de ce qui n’a pas eu lieu dans la rencontre. Il tourne à vide, va vers un autre virtuel et revient vers soi, oublie dans son retour ce vers quoi il tendait, mais ce vide, cet oubli, est plein de ce qui n’a pas eu lieu, ce vide « raconte » potentiellement ce qui ne s’est pas produit dans la rencontre. L’ombre de l’objet non-rencontré tombe sur le geste, il tombe sur l’acte « en creux », en ombre. J’ai fait l’hypothèse que certains des signifiants formels décrits par D.Anzieu sont formés ainsi, comme une première « narration » motrice des expériences de rencontre et de non rencontre avec l’objet.

Mais l’ombre de l’objet tombe aussi sur le corps et sa gestuelle. J’ai fait l’hypothèse (1995) qu’une écoute des formes de manifestations sensorielles, sensori-motrices, présentes dans les affections psychosomatiques, considérées comme des traces de formes de communication d’expériences primitives déqualifiées, restait en partie possible. L’exploration complète des formes cliniques de ces modes de manifestation déborderaient largement les limites de mon propos présent, il faudrait en effet reprendre par exemple toute la question du symptôme psychosomatique sous l’angle de l’hypothèse que je propose, ou encore toute la question de la place de l’acte et de ses formes dans l’économie psychique, cela nous entrainerait trop loin.

Je m’arrêterais seulement sur la question de formes plus sophistiquées de présence des expériences primitives dans le langage du corps et du sexuel. J’ai en tête en particulier la question du fétichisme sexuel. Quand Freud se penche sur la question, il réfère la naissance du fétiche au caractère traumatique, pour certains sujets, de la différence des sexes et en particulier de la vision du sexe féminin interprété comme le signe d’une castration. Le fétiche sera alors choisi en fonction de sa proximité avec le lieu de la découverte, souvent la dernière chose aperçue avant celle-ci : jarretelle, botte ou chaussure… Son interprétation réfère donc à la dimension infantile du symptôme. Mais celle-ci n’explique guère pourquoi la découverte est traumatique pour certains sujets et pas, ou moins, pour d’autres.

En 1927 dans l’article qu’il consacre au fétichisme, Freud aborde le cas du fétiche de l’homme aux loups, fétiche singulier puisqu’il a trait à la nécessité de la présence sur le visage de la femme aimée, pour qu’elle soit désirée, d’un « brillant sur le nez ». Le texte hésite de l’anglais à l’allemand entre un « brillant sur le nez » ou un regard qui « brille » le nez, pour dire vite. Ce fétiche est singulier, il est sur le visage, partie du corps qui n’est pas particulièrement proche du sexe féminin. Autrement dit, l’hypothèse de Freud selon laquelle le fétiche est choisi du fait de sa proximité perceptive avec le sexe féminin ne s’applique que mal. On peut bien sûr toujours faire, comme Freud, l’hypothèse d’un déplacement du bas vers le haut, mais on peut aussi se demander pourquoi effectuer un tel déplacement et si cela ne veut pas dire autre chose. Vers la même époque (1924) Freud travaille aussi sur l’effroi face à la tête de Méduse. Là encore il interprète la présence des cheveux de serpents qui ornent le front de la méduse du Caravage, qu’il prend comme figure exemplaire dans son analyse en en introduisant la représentation picturale dans son texte, en lien avec une représentation annulée de la « castration » féminine. Cependant, la figuration que le Caravage propose se caractérise par le fait que le visage de la Méduse est rempli d’effroi lui-même. La méduse est supposée « méduser » d’effroi l’autre, et le visage de celle-ci est lui-même celui de l’effroi, en miroir en quelque sorte.

Dans les deux cas donnés par Freud, celui-ci interprète le contenu en fonction de l’angoisse de castration, et il n’y a pas de raison de ne pas le suivre sur ce chemin-là. Mais cette interprétation ne saurait épuiser la question ni le matériel signifiant que Freud nous propose. Elle ne rend pas compte, en effet, que, dans les deux cas, c’est sur le visage que la question de la castration semble se déplacer, et pourquoi donc choisir le visage si c’est la dernière perception précédent la découverte de « l’horreur de la castration » qui doit servir à fixer le fétiche comme Freud l’avance à différentes reprises. L’hypothèse que je propose en complément tente de donner sens à la fois au fait qu’il s’agit du visage, et que celui-ci semble fonctionner comme miroir, miroir du regard brillant qui fait briller le nez, miroir de l’effroi que la méduse est supposée provoquer.

Winnicott souligne que la fonction primitive du visage de la mère, donc le lien au féminin primaire dans sa conception, est de refléter à l’enfant ses propres états d’être, et donc de fonctionner comme une première forme de miroir de l’âme. Le pas est-il si difficile à franchir jusqu’à penser que, à l’expérience de la découverte du féminin secondaire, représentée par le sexe féminin vient se mêler la trace d’une expérience du féminin primaire, de ce que reflète le visage de la mère donc. Que sur la découverte de la différence des sexes vienne se transférer aussi une expérience primitive en lien avec l’expression du visage de la mère et la menace, par exemple, d’une extinction du « brillant de ses yeux », comme signifiant premier du désir et du plaisir de celle-ci à contempler son fils. Se mêlent à la « conversation » secondaire de l’enfant avec la figure du sexe féminin, les formes premières de sa rencontre avec le féminin.

Je ne peux multiplier les exemples dans les limites de cette réflexion mais j’aimerais souligner, pour finir et dans le prolongement de ce que je viens d’évoquer, l’idée d’un langage de l’acte sexuel et de la sexualité.

J’évoquerais d’abord l’acte sexuel en particulier, qui me semble être tout à fait interprétable selon la ligne que je propose. La rencontre des corps, la manière dont ils se rencontrent, dont l’un pénètre l’autre, le rythme du « va et vient », la douceur, la brutalité, la posture, l’intensité mise dans l’engagement de soi etc., « racontent » à l’autre la pulsion de soi, mais aussi comment, dans le corps à corps primitif « préverbal » avec les premiers objets, les corps se sont rencontrés, pénétrés, et comment cela a pu être repris intégré, médiatisé et symbolisé dans le sexuel adulte. Les corps « parlent » le sexuel, l’acte sexuel « raconte » l’expérience de soi et l’histoire de l’expérience de la rencontre avec l’objet.

Le langage des corps dans le monde animal me fournira enfin mon dernier exemple. Le « domptage » des dauphins obéit à un rituel intéressant et qui pourrait bien aussi se retrouver dans certaines formes d’acte sexuel ou de rencontre corporelle chez l’homme. Le dompteur doit commencer par présenter une partie de son propre corps, son bras par exemple, pour ne pas dire son membre, à la bouche, pleines de dents acérées, du dauphin. Celui-ci pourrait, d’un coup de mâchoire, trancher ce qui s’offre ainsi à lui. Mais il se contente d’exercer une faible pression sur le membre offert, le bras, il fait « sentir » qu’il pourrait couper ou endommager celui-ci, et s’arrête sans blesser le « dompteur » confiant. Puis ce dernier peut retirer le bras, et alors le dauphin se retourne et offre son ventre, la partie la plus vulnérable de son anatomie. Le dompteur à son tour pose la main sur le ventre et exerce une pression qui signifie autant qu’il peut exercer son pouvoir sur cette partie vulnérable, que le fait qu’il ne le fait pas. Voilà un « dialogue » corporel qui me paraît être le prototype corporel des opérations au fondement de ce que l’on a pu nommer le « transfert de base » que l’on peut observer quand une cure psychanalytique se présente bien. Bien sûr un tel dialogue est polysémique, il peut s’interpréter de bien des façons, du point de vue des formes du sexuel engagé, du point de vue des enjeux narcissiques de la vulnérabilité et de la sécurité, etc., mais n’est ce pas aussi la caractéristique fondamentale du langage de l’acte, et d’une manière plus générale du corps.

 

 

 

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[1] Résultats, idées problèmes, T I, PUF.

[2] Pour ceux qui voudraient plus de données sur cette question je renvoie à mon livre « Du baquet de Mesmer au Baquet de Freud » 1995, PUF.

[3] F Varela Connaître les sciences cognitives,

[4] (2005) Le cerveau des émotions, trad. Française O Jacob, Paris.

[5] On en trouve l’indication dans les Minutes de la société psychanalytique de Vienne.

[6] Je préfère dire formation ou concept plus que « fantasme originaire », en 1916 Freud confère à ceux-ci une valeur organisatrice de l’expérience psychique, en 1917, à propos du « petit objet détachable » et de la castration, il avance l’idée qu’il s’agit d’un « concept inconscient » et montre que celui-ci est un organisateur d’une partie de l’associativité psychique qui permet à différents « signifiants » de celle-ci de glisser les uns sur les autres.

[7] En ce sens j’aurais dû dire à chaque fois associativité / dissociativité si cela n’avait pas alourdi inutilement mon propos.

[8] L’instance qui commande la réflexivité est, Freud le souligne clairement en 1932 dans les Nouvelles leçons d’introduction, le surmoi et le type d’organisation du surmoi.

[9] Processus réentrants décrits par G Edelmann et processus dits de consolidation ou de reconsolidation par C Alberini.

[10] R.Roussillon 1994. La Rhétorique de l’influence, Cliniques Méditerranéennes n° 43-44 ÉRÉS

[11] Pour des développements métapsychologiques plus complet on se réfèrera à R.Roussillon 1995 La métapsychologie des processus et la transitionnalité Rev franç psychanal n°5, 1375-1519, PUF. ou à 2001. Le plaisir et la répétition. Dunod, Paris. (2°édition 2003).